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L’Europe à l’épreuve du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

L’alignement des pays européens sur la position de Madrid, qui refuse de reconnaître le verdict des urnes catalanes, est en soi, un déni de démocratie.

28/11/2017 09:00 EST | Actualisé 28/11/2017 13:36 EST
Albert Gea / Reuters

Le référendum d'autodétermination de la Catalogne du 1er octobre 2017 plonge l'Union européenne dans une crise qui affecte ses principes référentiels.

Subitement, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, l'une des pierres angulaires de son identité et du droit international, est devenu suspect et toxique pour ses membres dont il est pourtant un élément de base !

L'alignement des pays européens sur la position de Madrid, qui refuse de reconnaître le verdict des urnes catalanes, est en soi, un déni de démocratie.

En refusant à l'un de ses peuples le droit de décider pacifiquement et dans le respect des formes préétablies, de son avenir, l'UE tourne le dos au droit, contribue à une jurisprudence internationale en sa défaveur et se crée, une maladie auto-immune.

En effet, lorsqu'elle agit à la manière d'un Syndicat d'États au détriment d'un projet commun, dans le respect et la valorisation de ses peuples, l'Union européenne met en péril sa propre existence et fragilise sa voix dans le monde.

Est-ce un masque qui tombe révélant une Europe aux principes « géométriquement variables », ou bien s'agit-il d'un simple « caprice », une sorte de passe-droit que l'on concède à un pays à maints égards respectable, mais au sein duquel persisteraient de réels relents de franquisme ?

Dans les deux cas, l'Europe cartésienne, l'Europe des Lumières régresse, amorce son déclin en inversant l'échelle des valeurs qui établissait jusque-là, la primauté du droit international sur celui de chaque pays.

Ce serait là une dérive aux conséquences incalculables pour l'avenir de la stabilité internationale.

Dire que la Catalogne était en devoir de respecter la légalité constitutionnelle et l'État de droit sans avoir, au préalable, examiné la conformité de la loi fondamentale espagnole à la Charte des Nations Unies, qui garantit explicitement le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est faire fi de la norme qui maintient, tant bien que mal, la paix dans le monde. Ce serait là une dérive aux conséquences incalculables pour l'avenir de la stabilité internationale.

La volonté manifeste du peuple catalan pour son indépendance est irréductible, par quelque procédé que ce soit. Le plus sage pour l'Europe, il n'est pas encore trop tard, serait d'en prendre acte et d'essayer d'amener Madrid à aller sur la voie des négociations avec les représentants légitimes de Barcelone.

La crainte d'un « effet domino » du cas catalan sur d'autres peuples d'Europe est-elle à ce point anxiogène, pour y opposer une fin de non-recevoir aussi incompréhensible que maladroite ?

Adopter la « politique de l'autruche » en l'espèce est un renoncement à l'intelligence dont l'Europe pourtant, ne manque pas.

C'est en soi, une situation anormale et révélatrice d'une question brûlante que l'Europe devrait approcher avec plus de sagesse et de raffinement.

En son sein, aujourd'hui, un leader européen est en exil dans un autre pays européen. Et des personnes sont arrêtées pour leurs opinions. C'est en soi, une situation anormale et révélatrice d'une question brûlante que l'Europe devrait approcher avec plus de sagesse et de raffinement. Il y a même nécessité d'accompagner le processus en cours afin de développer un nouveau modus operandi apaisé sur une question qui va devenir récurrente dans les années à venir, aussi bien en Europe que partout dans le monde.

Pour le moment, les violations de droits humains et de ceux des peuples de l'Union par l'Espagne mettent à mal les institutions européennes censées veiller à leur respect (Cour européenne des droits de l'homme ou celle de la justice).

Par certains aspects, une forme de dictature vient de s'installer sur la péninsule ibérique. C'est en tout cas, le ressenti et le vécu des Catalans.

L'Europe qui avait pourtant tourné la page de l'autoritarisme dans les années soixante-dix, après la démocratisation de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne, y retourne sans prendre garde.

En l'état, elle ne peut plus dénoncer en Russie, ou ailleurs dans le monde, ce qu'elle autorise chez elle, sans mettre en cause sa crédibilité et s'exposer à un argumentaire qui la renverrait à ses propres travers.

L'Espagne s'est mise dans une impasse. L'Europe, par son approche, en est devenue l'otage.

Maintenant que les institutions catalanes sont dissoutes, comment va-t-on y gouverner sans démocratie ? Faudrait-il mettre un policier, un soldat, un fonctionnaire de Madrid derrière, ou en lieu et place, de chaque Catalan ? Et cela, jusqu'à quand ?

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est inaliénable et irrépressible.

Ce coup de force espagnol cautionné par l'Europe apparaît comme la prémisse d'une nouvelle ère moins paisible et plus instable. Il renforce également, le désamour entre l'Europe et les peuples qui la composent qu'elle aurait plutôt intérêt à entendre. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est inaliénable et irrépressible. L'histoire en témoigne.

Il est urgent que l'Europe s'en imprègne et accompagne l'inévitable reconfiguration des frontières, aussi bien chez elle que celle qu'appelle le monde, notamment là où, en Afrique et en Asie, la colonisation avait créé des pays sans tenir compte de la réalité des peuples en présence. Là où, hier, le colonialisme avait préféré opposer des États sans nation aux nations sans État, il est indispensable aujourd'hui de faire le choix inverse, celui d'une géopolitique conforme aux aspirations des peuples à disposer chacun de son propre État. Les demandes d'indépendance de nombreux peuples sont des plus légitimes et devront être prises au sérieux.

Après, le Québec, l'Écosse, le Kurdistan et la Catalogne, la Lombardie et la Vénétie, voici la Kabylie qui s'inscrit pleinement dans cette dynamique et postule, elle aussi, à vivre en paix, libre et debout. Elle vient, à cet effet, de rendre public le mémorandum qu'elle a adressé dans ce sens à l'ONU le 28/09/2017, pour revendiquer la reconnaissance formelle de son droit à l'autodétermination.

Avec l'espoir raisonnable que l'Union européenne se ressaisisse et agisse de nouveau, dans la continuité de ce qui a fait de son continent, un berceau de la pensée et des valeurs humaines, la Kabylie ne fait là que soumettre, en toute modestie, une réflexion sur les risques de recul des valeurs à l'échelle de la planète. Le danger que cela puisse avoir un effet dévastateur sur le monde est d'autant plus grand qu'il part de l'Europe.

Ferhat Mehenni vient de publier aux Editions Fauves, « Kabylie : Mémorandum pour l'indépendance » (290 pages)