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«J'ai adoré être mariée avec Raïf Badawi» - Ensaf Haidar

01/05/2016 07:41 EDT | Actualisé 02/05/2017 05:12 EDT

Evelyne Abitbol a préfacé le livre de Ensaf Haidar, Mon Combat pour sauver Raïf Badawi, Éditions L'Archipel.

Ensaf veut dire justice et patience en arabe tandis que Raïf signifie gentil, ou celui qui ressent la compassion.

Nomen est nomen - le nom est présage en latin. On ne pourrait être plus juste en ce qui concerne l'histoire d'Ensaf et de Raïf:

À force de la répéter aux médias, Ensaf a décidé de la raconter en détail. Dans un livre bouleversant!

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Raïf croupit en prison depuis le 17 juin 2012. Quatre ans bientôt. Les enfants n'ont pas vu leur père depuis cinq ans. Ensaf parcourt la planète, pour ramener le père à ses enfants, multipliant rencontres gouvernementales, médias, supporteurs, etc., ou pour participer à des sommets, des conférences, des vigiles, pour serrer les mains de tous ceux et celles qui soutiennent la cause de Raïf et la cause qu'elle a épousée en se mariant avec lui: la liberté d'opinion, de religion et de presse. Elle-même devenue un symbole de la libération des femmes arabes.

Larmes garanties de colère et de tristesse

Ensaf, aidée par Andréa C. Hoffmann, nous raconte la lente descente aux enfers de Raïf et la sienne sur le chemin de l'exil, en Égypte d'abord, c'est de ce pays, après la fuite avec les enfants, qu'Ensaf a, pour la première fois, parlé publiquement au nom des enfants et de la famille. Puis l'exil forcé vers le Liban avant qu'elle et ses enfants n'obtiennent un saufconduit par le Canada pour y retrouver un peu de paix, de calme et de sérénité, à Sherbrooke au Québec.

Derrière les premiers rendez-vous de leur improbable histoire d'amour, l'on retrouve, en filigrane, l'enfer de la vie quotidienne saoudienne, lorsqu'un individu ne se conforme pas à la charia. Elle en raconte plus encore. Elle fait patiemment la lumière sur les exigences des familles, des amis, du gouvernement ou de la police religieuse qui improvisent trop souvent selon leurs interprétations personnelles des lois et celles de la Charia ou du Coran.

Dénonciations d'un père abusif et sadique

Scandaleux pour nous, épris de justice, d'équité, d'équilibre, nous apprenons les dénonciations d'un père abusif et sadique. Celui de Raïf et de Samar Badawi, sa soeur.

«Pour chacun, sa théorie apporte une vérité partiellement vraie et totalement fausse. Le drame commence quand, convaincu qu'il est le seul détenteur du savoir, il utilise les armes pour l'imposer aux autres.»

Boris Cyrulnik, Les Âmes blessées.

La question qui brûle pendant la lecture du livre: comment un père, le père de Raïf, connu pour ses frasques avec des femmes de mœurs légères, pour ses quatorze mariages ou plus et divorces le lendemain des noces, pour sa consommation de drogues, puisse avoir plus de pouvoir et de crédibilité qu'un père aimant, attentif et généreux comme Raïf, prêt à protéger ses enfants contre sa propre sécurité?

Le monde à l'envers dans lequel nous vivons plonge dans les zones obscures de l'absurdité. Le Procès Kafkaïen visionnaire, le tribunal du pays, qui a condamné Raif, continue d'être adulé par les grandes puissances. La démocratie, c'est cause toujours, disait l'autre. Les pétrodollars ont valeur de pouvoir sur les droits humains. C'est clair et nous sommes impuissants.

La question qui brûle alors encore et encore... comment un père peut-il réclamer que son fils soit maintenu en prison et qu'un châtiment encore plus sévère lui soit administré?

Le père de Raïf est indigne de porter le titre de père de famille. Le titre de bourreau conviendrait mieux. Samar et Raïf étaient des enfants battus...

«Avec l'élastique qui servait à retenir son turban, avec des câbles, des bâtons ou écrasait sa cigarette sur leur tendre peau d'enfant.» - Ensaf Haidar, Mon combat pour sauver Raïf.

Entre autres scènes inimaginables qui nous font trembler et fermer les poings de «rage» en lisant les détails.

Ce père, imbu de lui-même et de sa toute-puissance, enregistrait vidéo après vidéo pour nuire à son fils en poussant la folie jusqu'à vouloir le faire inculper pour apostasie afin qu'il soit exécuté. C'est Saturne qui dévore son fils.

Dans nos pays où les droits humains représentent le socle de nos systèmes juridiques, impensable pour nous de lire les agissements d'un père indigne, nous qui protégeons nos enfants au péril de nos propres vies. Un père religieux, certes, dont l'adoration du culte lui permet de s'octroyer tous les pouvoirs.

Raïf, en prison à l'âge de 13 ans

Le blasphème ou l'insulte est précisément ce que le père a utilisé pour faire incarcérer son fils dès son enfance, sous prétexte de «désobéissance à ses parents». Car ce père avait déjà poussé la démence à faire emprisonner Raïf à l'âge de 13 ans dans une prison pour enfants, pour aller le rechercher 6 mois plus tard.

Ce que nous découvrons au fil des pages, c'est l'enfance malheureuse de Raïf. En aurait-il été autrement si la mère de Raif n'était pas morte lorsqu'il avait neuf ans?

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Archives

Raïf Badawi fait honneur au Prix Sakharov 2015, décerné par les parlementaires européens

L'ouverture progressive de Raïf à la liberté se perçoit dès le début de la lecture du livre d'Ensaf. Comment peut-il en être autrement? Son regard s'est rapidement tourné vers les idées de la liberté de culte en particulier dans le sens de la liberté en général. Soutenu par son désir d'observer son pays s'ouvrir à des réformes au moment du printemps arabe. Raïf affirme cette liberté sur son premier blogue, le Réseau des libéraux saoudiens, devenu par la suite le Réseau libéral saoudien, suivi par des millions de personnes utilisant des pseudonymes, pour en faire un lieu de débat et de combat. Des extraits de son blogue ont été publiés en juin 2015.

«Le despotisme de la coutume est l'obstacle partout dressé face au progrès humain. [...] Mais la seule source de progrès intarissable et permanente est la liberté, puisque grâce à elle, il peut y avoir autant de centres de progrès qu'il y a d'individus. [...] Un peuple, semble-t-il, peut progresser pour un certain temps puis s'arrêter: quand s'arrête-t-il? Quand il perd l'individualité.» - John Stuart Mill, De la Liberté.

Chaque description de la vie d' Ensaf et de Raif insiste sur leurs espoirs d'un monde meilleur. Un jeune homme plein de vie, de bonté, de générosité, d'amour et de désir de liberté. Ce mot gravé dans son âme depuis sa tendre enfance. LIBERTÉ. Son destin en lettres de feu! Ensaf, une force tranquille, digne représentante devenue symbole des femmes arabes libérées.

Ensaf, Najwa, Doudi et Miriyam font désormais partie de notre vie au Québec. Nous avons adopté la famille et elle nous a adoptés. Le monde entier les a aussi adoptés.

Nous partageons avec Ensaf et les enfants ce long exil pendant que Raïf se trouve en prison, le monde occidental à sa défense, grâce à Amnistie internationale qui nous a fait connaître initialement la cause.

Tandis que l'Arabie Saoudite continue de le maintenir en prison malgré un procès illégal et le non respect des lois internationales, selon le mémoire déposé par Avocats sans frontières.

En tenant compte de cette dernière donne, se pourrait-il qu'il soit libéré pour erreur judiciaire? Qu'il obtienne le pardon royal?

Après le Prix Sakharov décerné par les Parlementaires européens, le gouvernement canadien a également un très grand rôle à jouer. Celui de tout tenter pour réunifier la famille de réfugiés qu'il a accueillie depuis maintenant presque trois ans. Le jouera-t-il ce rôle? Intervient-il auprès des autorités saoudiennes? Jusqu'à quel point? Avec quelles convictions?

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Archives

Le 9 janvier 2015, Raif recevait les premiers 50 coups des 1 000 coups de fouet auxquels il a été condamné. Le livre, signé par Ensaf, que j'ai eu l'honneur de préfacer, s'arrête après les semaines qui ont suivi cette atroce et injuste punition qui a fait réagir d'abord les citoyens de la planète virtuelle, avant de trouver un écho retentissant sur de nombreux élus et gouvernements, à l'échelle internationale.

C'est beau Sherbrooke!

En septembre 2015, avec Ensaf, nous avons lancé la Fondation Raif Badawi pour la liberté. Cette fondation entend être le prolongement et l'incarnation des valeurs de Raif, pour qu'une fois libéré, il poursuive la formation aux droits humains, aux sociétés ouvertes et au libéralisme, auprès des journalistes, des blogueurs, des jeunes et des citoyens du monde entier. Valeurs et projets qui lui sont si chers.

«Regarde comme c'est beau Sherbrooke. Regarde comme c'est calme et doux. Et un jour, Raïf sera ici avec nous sur ce balcon. Je le vois ici. Avec nous. Tu le vois aussi, ici?», me demandait Ensaf en français, un geste lent de la main vers l'horizon. C'était il y a deux semaines au moment de la fonte des neiges.

La planète est bien mal en point

Si le père de Raïf a rejeté son fils... le monde occidental l'a choisi.

Parce que les enfants ne sont pas des marchandises et que le cordon se coupe à la naissance. Après, ils deviennent des invités sous notre toit. À nous parents de les traiter comme tel.

La quête des hommes qui ont emprisonné Raïf, c'est de provoquer la peur pour entraîner la soumission dans les têtes... en se cachant derrière le culte de la religion. À commencer auprès des enfants, pour leur inculquer des valeurs de haine. Parce que nous avons affaire à des gens haineux qui ne transportent pas de joie, ni d'humour et encore moins d'amour et de bonheur. Un mot qu'ils ne peuvent pas comprendre.

Tous les militants que ces hommes ont emprisonnés méritent d'être libérés pour leur travail courageux pour un peu de liberté ou pour leur défense des droits de l'Homme: les membres de la Saudi Civil and Political Rights Association (ACPRA), Ashraf Fayadh, Waleed Abu Al Khair, et les jeunes manifestants du printemps arabe: Ali al Nimr, Dawood Hussein al Marhoon et Abdullah Hasan al Zaher, bien d'autres encore et Raif Badawi.

«Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur» - Charlie Chaplin, Le Dictateur. 1940

Et ces mots, LIBERTÉ et AMOUR si chargés de sens, nos Romeo et Juliette des temps modernes les transpirent, et en transmettent les valeurs à leurs enfants, Najwa, Doudi et Miriyam.

Ça, personne ne pourra le leur enlever!

«J'ai adoré être mariée»

Cette phrase qu'Ensaf m'a personnellement répétée, j'ai été touchée de la retrouver dans son livre.

«J'ai adoré être mariée. Je me sentais enfin exister en tant que personne» - Ensaf Haidar.

La rencontre fortuite d'Ensaf et de Raif en est une des temps modernes. Raif a composé un mauvais numéro de téléphone. Ensaf lui a répondu et leur romance a débuté via leurs cellulaires d'abord, par SMS, What's App, etc. par tous les moyens virtuels de communication.

Une rencontre téléphonique qui se poursuit aujourd'hui encore, depuis 5 ans, via le même mode de communication, puisque Raif ne communique avec Ensaf que par téléphone, lui de la prison centrale de Dhahran en Arabie saoudite et elle depuis la ville de Sherbrooke au Québec.

Le combat quotidien d'Ensaf: le faire libérer!

Une séance de signature aura lieu à l'université McGill, le 14 mai, dans le cadre du cycle de Conférences de la faculté de Droit des études supérieures.

Une table ronde suivie d'une séance de signatures aura lieu à la Librairie Paulines, 2653 avenue Masson, à Montréal, jeudi 2 juin 2016, à 19 h 30.

Livre publié en allemand, en anglais et en français. La version française est disponible en librairie à partir du lundi 2 mai 2016.

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Qui est Raif Badawi?

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