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«Qui a dit que nous avions besoin de vous?»

29/10/2013 12:29 EDT | Actualisé 29/12/2013 05:12 EST

Récits de coopération internationale, par Jacques Claessens

Il y a dans la vie des passages obligés, des livres indispensables qui font qu'à leur lecture plus jamais notre compréhension ne sera la même, de par la transformation qu'ils provoquent et opèrent en nous. Les récits de coopération internationale de Jacques Claessens « Qui a dit que nous avions besoin de vous? » sont parmi ces indispensables à propos de ce continent méconnu qu'est l'Afrique.

Le livre se lit comme un roman où la pensée magique est loin d'en être le fil conducteur. La réalité de la coopération internationale, vue par l'auteur, vient frapper à chacune des pages.

Parce que, d'emblée, la question est posée : dans la coopération internationale, les populations et les pays africains ciblés ont-ils vraiment besoin de nous ? Ou est-ce plutôt l'inverse ?

Par quelle prétention l'homme blanc peut-il aborder l'Afrique, dure et sèche, ou encore le Sahel, aride et uniforme, parfois sans même y mettre les pieds, sans avoir consulté les populations locales, car, comme le dit si bien un des personnages atypiques, blanc, installé pour « améliorer le sort des populations » : il faut rencontrer l'Afrique avec le cœur plutôt qu'avec la tête.

Jacques Claessens a croisé peu d'opérateurs de projets dans les ONG sur place qui abordent le continent avec le cœur.

Il nous dresse un portrait de la coopération pour nous alerter et nous dire ceci : n'aborde pas qui veut ni qui peut - même à coups de millions de dollars ou d'euros - l'Afrique. Il nous rappelle que, tôt ou tard, la réalité rattrape les défricheurs par des évidences telles que celle-ci (énoncée dans un de ses récits) : a-t-on déjà vu un nomade descendre de son chameau pour se pencher vers la terre et la cultiver ?

Il raconte ces populations nomades déplacées qui ne saisissent pas pour quelle raison elles doivent se retrouver ensemble dans un même lieu ni pourquoi elles doivent obtenir de la nourriture directement sur place ? Pas même la nourriture qu'elles ont l'habitude de consommer.

Une réalité que l'auteur décrit si bien : quand un groupe tente de se sédentariser par l'encadrement des Blancs, il devient la risée des autres tribus touarègues.

Tout au long du livre et à coups de détails, Claessens décrit les relations coopérants-locaux, les relations hommes-femmes et nous entraîne dans la dévastation laissée sur place par les intervenants de la coopération internationale après leur passage dans les villages. Nul besoin d'aller à Tchernobyl.

Il dénonce les choix des intervenants, leurs manières d'aborder les dossiers, de traiter les Africains, le mépris qu'ils expriment envers leurs subalternes et les manques de suivi qui laissent les projets enclenchés sans encadrement et sans avenir, après qu'ils ont rasé sur leur passage ce qui constituait une infrastructure viable pour les anciens habitants.

Le docu-fiction se passe au Burkina Faso entre 1980 et 2010, l'auteur avait prévu d'écrire son amour pour l'Afrique dans un triptyque dont le deuxième tome devait se dérouler en Guinée et le troisième au Mali. Il est décédé avant même d'avoir su que son livre venait d'être accepté par la maison d'édition. C'est sa femme, Constance Fréchette, elle aussi impliquée dans la coopération internationale, qui a assuré les étapes d'édition.

Aucune censure. Rien ni personne, ni aucune institution, organisme, gouvernement n'est épargné. Si Claessens perçoit un opportunisme de développement mal ciblé, mal orienté et surtout mal compris non seulement par les belligérants, mais également par les populations, il n'hésite pas à poser « les questions qui tuent », même si c'est pour critiquer l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) ou celle des programmes des Nations Unies pour le développement (PNUD) : un projet qui devait durer 4 ans et coûter 3.5 millions de $ alors qu'en réalité il a duré 7 ans et en aura coûté 3 fois plus. Il n'hésite pas à non plus à traiter les « gens du PNUD » de « gratte-papiers ».

Si les rapports de l'une ou l'autre de ces organisations sont acceptés, Claessens présuppose (et donne le bénéfice du doute), mission après mission, que la population locale a été consultée. Or, l'auteur nous prouve anecdote sur anecdote que ce n'est pas toujours le cas.

Ce livre s'adresse aussi aux jeunes en mal d'aventures, sensibles aux déboires de ce continent et des populations africaines qui y vivent. Leur mettre ce livre entre les mains - et leur demander de compiler toutes les questions posées par l'auteur avant d'entreprendre quelque intervention que ce soit sur le terrain - leur éviterait de tomber dans de nombreux pièges. Parce que tout n'est pas noir dans la coopération internationale. Au contraire. Il suffit de l'aborder du bon bout.

Ceux qui connaissent l'Afrique éprouveront un bonheur sans limites à la lecture de ce livre qui sonde les périples des observateurs, de la construction d'un puisard creusé à la main ou d'un forage de puits à l'encadrement des cultures maraichères, pour finir par décrire l'exploitation d'une mine d'or par une compagnie canadienne qui montre patte blanche en se disant « socialement responsable ».

Alors que, sans scrupule, des kilomètres de terre sont sacrifiés et les nappes phréatiques asséchées, sans même qu'on se préoccupe s'il restera de l'eau dans la région et si ces dernières arriveront encore à se reconstituer. Tout cela pour de l'or.

Et Claessens de se préoccuper des redevances. Seront-elles payées ? À qui ? De quelle manière sera à nouveau investi l'argent récolté ?

Le développement ? Quel développement ? De qui ? De quoi ? Pour qui ? Pourquoi ?

Vidéo réalisée lors du lancement du livre par la maison d'édition Écosociété


Claessens Jacques, « Qui a dit que nous avions besoin de vous? », Écosociété, 2013, 261 pages.

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