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#AgressionNonDénoncée: la première fois, j'avais 9 ans

07/11/2014 02:46 EST | Actualisé 07/01/2015 05:12 EST

Quand j'ai entendu le mot dérapage à la radio après 24 h de débat, j'étais en colère.

Le dérapage? Ce sont les hommes qui agressent et/ou qui violent des femmes qui leur disent non qui dérapent. Pas les femmes qui ont le courage de prendre la parole et de raconter. Le courage de revivre le souvenir de l'innommable et de trouver encore les mots pour le dire au travers des larmes.

Pour crier aux autres femmes qu'elles ne sont pas seules dans le drame qu'elles camouflent. Par honte d'être jugées.

Quand les femmes qui ont subi des agressions, un ou des viols, s'endorment avec les images de l'actualité...

Celles des 216 lycéennes kidnappées

Ou celles du trafic des femmes

Ou celles de l'appel déchirant de Vian Dakhil, députée irakienne des Yazidis

Ou celles de cette femme pendue après avoir été violée.

Ou celles cette semaine de Reyhaneh Jabbari, cette Iranienne de 26 ans, pendue pour avoir tué un homme qu'elle accusait d'avoir voulu la violer...

Ce sont les souvenirs les plus profonds qui émergent. Qui rendent la nuit difficile d'être témoin de tant de monstruosité.

Notre impuissance à réagir en sachant que d'autres à la minute où l'on s'endort, vivent le pire.

#AgressionNonDénoncée

La première fois, j'avais 9 ans.

C'était à Kénitra où habitait une de mes tantes, une ville marocaine qui abritait une base de l'armée américaine.

Chaque année, ma tante, qui n'a jamais eu d'enfants, gardait à tour de rôle la progéniture de ses sœurs pendant plusieurs jours. Quand venait mon tour, j'étais si heureuse! Je me souviens de ces moments comme mes premières vraies libertés, loin de mes parents.

Un après-midi, ma tante m'envoya chercher du pain à la boulangerie et m'indiqua le passage raccourci par lequel je pouvais passer.

J'étais ravie. Que dis-je heureuse! C'était aussi ma première fois, seule dans la rue, sans l'escorte habituelle de mon frère ou d'un membre de la famille.

Je m'aventurais donc par le passage arrière de l'immeuble en respirant le bonheur de marcher seule, quand quatre ou cinq garçons, peut être six, des adolescents sortis de nulle part, m'ont sauté dessus si rapidement que je suis restée figée.

J'ai perdu l'équilibre. Je suis tombée, étalée de tout mon long dans la cour arrière de l'immeuble. L'argent du pain serré dans ma main pour ne pas qu'on me le vole.

Des mains partout, des centaines de mains, des doigts partout, des langues, de la bave, des rires, mes vêtements soulevés en haut qui me recouvraient la bouche et en bas qui descendaient jusqu'aux mollets.

Mes yeux ne voyaient que le ciel bleu. Ma tête ne voyait que le ciel bleu. Mon esprit faisait corps avec ce ciel bleu. Je n'entendais plus rien. Je ne sentais plus rien. Je ne voyais que le ciel bleu. Si bleu.

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Ciel à 5 h du matin. Iles-de-la-Madeleine. Juillet 2014

Le passage d'un nuage pour me ramener à la réalité. Il n'y avait plus personne autour de moi. J'avais un peu froid. Très froid. Je me sentais sale. Des tas d'odeurs flottaient autour. J'avais envie de vomir. Je ne reconnaissais plus mon corps. Je ne reconnaissais plus mon odeur. Je ne m'appartenais plus. Comme si mon corps était monté vers le ciel. Qu'il me fallait faire un immense effort pour le ramener sur la terre ferme. Et avaler cette salive qui n'était pas la mienne. Parce que ce n'est pas poli de cracher.

J'ai baissé le haut de mes vêtements qui recouvraient ma bouche et remonté le bas. Je me suis levée. J'ai marché jusqu'à la boulangerie. Acheté le pain. Je ne voulais pas décevoir ma tante qui m'avait confié une si grande responsabilité.

Je suis entrée dans la maison fière d'avoir accompli cette mission seule sans aide.

Tremblante.

Ma tante me regarde et me demande au bout de quelques minutes pourquoi je ne parle pas? Pourquoi j'ai cet air...? «Mais qu'est-ce que tu as?» Et se met à me parler en espagnol. «Madre mia, habla. ¿Qué pasó?»

Je ne dis rien. Je n'aime pas parler une autre langue que le français lorsque je suis émue ou en colère. Je me dirige vers la salle de bain. J'ouvre le robinet pour entendre le bruit de l'eau. Me laver les mains. Le visage. Regarder l'eau couler.

Pas une larme.

De retour dans le salon, ma tante me présente à ses invités. «C'est ma nièce, la fille de ma sœur Ninette. Je ne sais pas ce qu'elle a, je crois qu'elle devrait aller faire une sieste. Elle a l'air fatiguée.»

Une des invitées, une mère de famille de répondre : «Une sieste à 9 ans? Mais non! Donne-lui une bonne tasse de thé à la menthe avec des biscuits de Savoie. Elle a peut-être faim. Elle a besoin de sucre. Elle est pâle.»

C'était la meilleure tasse de thé que j'ai bue et les plus délicieux biscuits de Savoie que j'ai mangés. La chaleur de la tasse dans mes mains.

J'étais en vie.

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Puis il y eut deux autres fois. Une agression intimidante et une autre où le ciel m'a été aussi salutaire. Dans des contextes différents. Que je raconterai peut être plus tard dans quelques années, quand j'aurai le courage de remonter le fil de ces images. Le courage de retrouver cette sensation de souillure sur mon corps.

Peut-être quelques jours, quelques années de ciel bleu.

Quand une femme dit NON! Elle ne veut pas dire OUI!

Quand elle dit: Lâche-moi! Arrête!

Elle ne veut pas dire: Continue!

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