LES BLOGUES

L'art oratoire à l'assaut du cynisme ambiant

29/04/2017 10:43 EDT | Actualisé 29/04/2017 10:43 EDT

Après une longue campagne présidentielle française, marquée par la médiocrité de certains candidats et une monopolisation des frasques judiciaires de certains autres, il n'y a que la France Insoumise qui sort de l'exercice avec une vigueur renouvelée. Partout dans les chaumières, les paysans, les ouvriers, les étudiants et les déshérités de la mondialisation sont galvanisés par la rencontre d'un homme et d'un peuple; les discours de Mélenchon persuadent et mobilisent là où la communication des autres candidats joue dans l'économisme politique, le vague, l'égarement et le politiquement correct.

Mais pourquoi donc est-ce que les Fillon, Macron, Hamon et Le Pen semblent dépassés par la stature d'un Mélenchon? N'ont-ils pas des experts communicateurs spécialisés dans l'écriture de leurs discours? Ne sont-ils pas entourés par la superbe de conseillers capables de manier l'art oratoire à des fins politiques? Peut-être parce qu'en rompant avec les méthodes traditionnelles de communications et en épousant davantage l'esprit de l'Université populaire, Mélenchon fait mouche et séduit. Plus encore, il renoue avec le verbe! Il y a une sensualité et une beauté du langage chez lui, qui chez d'autres semble s'être terré là où fleurissent la «communication politique» et l'emprise des agences de communication. Pensons simplement à Macron. La communication est un acte d'amour en quelque sorte, qui unit l'orateur et l'auditoire; le langage tremble de désir, disait Roland Barthes. Dans ses discours, Mélenchon parvient à mettre de la poésie, du rythme, de la verve et faire résonner le tout avec hauteur. Il y aussi à chercher du côté de «sa faste culture historique, dans laquelle il puise aisément, sa pensée politique structurée, sa diction excellente, sa voix bien timbrée, son éloquence naturelle.», d'affirmer Aquilino Morelle, ce dernier qui rappelle qu' «un bon discours politique est fait de logique, de rhétorique et d'esthétique. Le fond et la forme en sont donc inséparables.» Il n'est pas étonnant que certains militants se soient amusés à remixer certains discours de Mélenchon en musique, accouchant de vidéos qui font fureur sur les réseaux sociaux.

Médiocrité et stérilité

Dès l'épisode de mai 68, Guy Debord, dans La Société du spectacle, nous rappelle que la vie en société est une «accumulation de spectacles» où cet «instrument d'unification» se trouve accaparé par les médias de masse, quatrième pouvoir des démocraties libérales. Cette mainmise des grands médias sur le spectacle politique s'est peu à peu convertie en une mainmise du capital sur le message politique en plus d'être graduellement pervertie par la «souveraineté du people»; l'apparition des vedettes connues parce qu'ils sont... des vedettes. La disparition du contenu et le choix «objectif» de vendre plus de copies afin de stimuler la consommation du spectacle - et des médias qui le portent - nous amènent donc à choisir la facilité des discours médiocres plutôt que les élans poétiques propres aux précédentes générations de politiques. Il vaut mieux ne pas susciter l'émotion et ainsi ne pas choquer le silence de la messe libérale. On donne ainsi la parole aux célèbres non pas parce qu'ils ont quelque chose à dire, mais plutôt parce qu'on veut que les citoyens consomment la vedette, donc le média et son spectacle politique dilué dans les chiffres et les tergiversations des experts autoproclamés. Communiquer la stérilité est devenu la voie royale vers les urnes. Comme le dit si bien Alain Deneault, «Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l'aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur.» Car c'est noyé dans une mer de communicateurs de statistiques et d'experts en clientélisme que le médiocre règne; l'extrême-centre d'une pensée moribonde et sans saveur; le manger mou de la communication politique.

Du cynisme à la poésie d'une Odyssée

Le pari risqué de fonder son propre mouvement -, et ce sans l'appui des médias de masse - fut salutaire pour Mélenchon. L'homme manie la rhétorique et l'art oratoire tel un professeur acclamé, utilise la poésie de sa langue pour susciter l'émotion, pourfend l'absence de projet de société des autres candidats, de même qu'il improvise joliment - devant un peuple prêt à être rassemblé: «L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et à volonté de ce réservoir, le cerveau; mais il faut que le réservoir soit plein. De la plénitude de la pensée résulte l'abondance de la parole.», écrit Victor Hugo.

La mission du politicien n'est pas de «communiquer un message» au peuple, mais bien de porter la parole du peuple.

Si Mélenchon ne passe pas au deuxième tour (il fut fatal qu'Hamon et lui n'arrivent point à s'entendre), il demeure que son discours et son art oratoire auront apporté son lot de sueurs froides à certains et a contrario un vibrant espoir chez d'autres. Ainsi, la mission du politicien n'est pas de «communiquer un message» au peuple, mais bien de porter la parole du peuple. Cette parole, Mélenchon la porte avec fierté, honneur et respect, et c'est ce qui a persuadé le peuple durant cette campagne présidentielle; ce courage d'aller à la rencontre d'un cynisme trop longtemps enfoui par la tyrannie des experts en salubrité communicationnelle, pour le convertir en une lumière d'espoir qui rassemble.

Ce texte est cosigné par:

Yann Roshdy, auteur et militant.

Étienne Boudou-Laforce.

LIRE AUSSI:

» Pourquoi la nouvelle affiche de Le Pen est une parfaite illustration de sa stratégie de lissage?

» Marine Le Pen sabote un événement électoral de Macron

» Le Pen quitte la direction du Front national


VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST


Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter