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Les sentiments moraux d'abord, la raison ensuite

19/04/2017 09:49 EDT | Actualisé 19/04/2017 09:49 EDT

« C'est en un mot dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation. Quoiqu'il puisse appartenir à Socrate, et aux esprits de sa trempe, d'acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait plus, si sa conservation n'eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent » (Jean-Jacques Rousseau).

Les sentiments moraux sont la source de la moralité

L'être humain partage avec les autres animaux des sentiments moraux (pitié, empathie, compassion) et une propension naturelle à la moralité. L'idée des sentiments moraux comme source de la moralité a été préfigurée par plusieurs philosophes, dont Jean-Jacques Rousseau, David Hume, Adam Smith et Arthur Schopenhauer. Par exemple, Rousseau soutenait que la règle d'or en éthique («ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse à toi-même») n'a de vrai fondement que les sentiments moraux (la conscience) et non la raison. Il affirmait:

«Le précepte même d'agir avec autrui comme nous voulons qu'on agisse avec nous n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment; car où est la raison précise d'agir étant moi comme si j'étais un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas?».

Selon Paul Bloom, professeur de psychologie morale à l'Université Yale, la capacité rationnelle de distinguer le bien du mal est nécessaire, mais insuffisante à la moralité. Un être humain doué d'un sens moral exemplaire, mais dénué de sentiments moraux manquerait la motivation d'agir moralement. L'exemple extrême qu'on peut donner est celui du psychopathe dénué d'empathie, mais parfaitement capable de discerner le bien du mal. Cet exemple démontre que, à part pour quelques personnes d'exceptions telles que Socrate ou Emmanuel Kant, la raison est, par elle-même, impuissante à faire aimer le bien et haïr le mal et à rendre une personne morale. Cet exemple confirme également les propos du philosophe David Hume selon lesquels la raison est instrumentale et l'esclave des passions (des sentiments). Si la raison est l'esclave des passions alors la qualité morale de la raison (ou d'un raisonnement) dépend de la qualité des sentiments moraux. Quoi qu'il en soit, il existe une forte tendance à considérer «raison» et «éthique» comme étant indissociables en particulier depuis les écrits du célèbre philosophe Emmanuel Kant. Or ceci est une erreur comme l'ont démontré les philosophes David Hume et Arthur Schopenhauer. Le philosophe David Hume affirmait:

«'Tis not contrary to reason to prefer the destruction of the whole world to the scratching of my finger. 'Tis not contrary to reason for me to chuse my total ruin, to prevent the least uneasiness of an Indian or person wholly unknown to me. 'Tis as little contrary to reason to prefer even my own acknowledg'd lesser good to my greater, and have a more ardent affection for the former than the latter ».

Le philosophe Arthur Schopenhauer affirmait également:

« Quant au titre de raisonnable, au contraire, on l'a de tout temps accordé à l'homme qui ne se guide pas sur des impressions de l'ordre intuitif, mais sur des pensées et des concepts, et qui doit à cela un air de supériorité, de conséquence, de réflexion dans sa manière de faire. Mais tout cela n'a rien à voir avec la justice ni avec la charité. Au contraire, un homme peut avoir une conduite fort raisonnable, donc réfléchie, circonspecte, conséquente, bien ordonnée, méthodique, tout en suivant les maximes les plus égoïstes, les plus injustes, enfin les plus perverses. Aussi personne avant Kant n'avait songé à identifier une action juste, vertueuse, noble avec une action raisonnable »

En conséquence, la «raison» ne nous permet pas de préférer une éthique altruiste (par exemple «l'utilitarisme» où une personne doit considérer les intérêts de toutes les personnes concernées avant de prendre une décision) à une éthique égoïste (par exemple «l'éthique de l'égoïsme» où une personne ne tient compte que de son intérêt personnel sans égard aux intérêts des autres personnes concernées).

De plus, une personne qui agit de façon immorale n'est pas immorale par manque de «raison», c'est-à-dire par une incapacité à discerner le bien et le mal ou par manque de connaissance en éthique, mais par manque de sentiments moraux. En effet, aucun criminel, ou scélérat ou aucune personne peu scrupuleuse ne prétendrait, sauf par rationalisation a posteriori, ne pas savoir par exemple que le meurtre, le viol, le vol, la fraude, la violence sur toutes ses formes, le harcèlement, l'exploitation des personnes faibles et vulnérables ou l'intimidation est mal. Comme l'affirme la Cour suprême du Canada, «un enfant de sept ans peut connaître la différence entre le "bien" et le "mal" au sens moral». De plus, au Canada, une personne de 12 ans est présumée avoir la capacité pénale et être responsable criminellement de ces actes. Ce serait également absurde de prétendre qu'une personne puisse oublier les notions du bien et du mal.

Le manque de sentiments moraux (d'empathie) est un problème de société

Le manque d'empathie semble être un problème de société. En effet, selon une métaanalyse publiée en 2011 et portant sur les années 1979 à 2009, les étudiants d'universités américaines sont 40% moins empathiques que les étudiants des cohortes d'il y a 20 ou 30 ans. Ceci n'est pas étonnant. En effet, au cours de cette même période, le narcissisme chez les étudiants, qui est corrélé négativement avec l'empathie, a augmenté de manière significative.

Le manque d'empathie semble être un problème de société.

La montée de narcissisme est inquiétante, car ce trait de personnalité entraîne non seulement une perte d'empathie (de sentiments moraux), mais est également corrélé avec la psychopathie et le machiavélisme et forme avec ceux-ci ce que les psychologues appellent la «triade noire» de la personnalité.

Alors que ce sont souvent les psychopathes et semi-psychopathes qui deviennent nos modèles de société, c'est vers les personnes sensibles et empathiques que l'on devrait se tourner pour guérir les maux de notre société. Kazimierz Dabrowski, psychiatre et ancien professeur en psychologie à l'Université Laval, affirmait :

« Those sensitive individuals I referred to could help us. Who are they ? They are the ones who can't indifferently pass by human misery, humiliation, harm, sickness, loneliness, inhumanity, and barbarism (...)

But these people are put aside, destroyed...

Not all of them. Some have such strong developmental potential that they won't allow themselves to submit to a low (animalistic) value system. Someone with such potential, encompassing all human dynamisms, empathy, and responsibility, would rather die than accept life in a brutal, primitive world. It is to those that we need to look for the repair of the world. But those individuals need to be gathered together ; they are rather isolated.

(...) It is not these sensitive ones that become models for society, but rather the psychopaths and semi-psychopaths, because they are strong, they don't consider others, and they don't have any inhibitions ».

Pour une version plus complète de ce texte avec toutes les références, cliquez ici.

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