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L'Afrique est très française et doit apprendre à s'aimer telle quelle

Le problème de l'Afrique, c'est l'Afrique. Sa chance, c'est également l'Afrique.

05/12/2017 07:45 EST | Actualisé 05/12/2017 07:45 EST
Getty Images/iStockphoto

S'agissant de la traite des migrants en Afrique, le régime de l'accusation est assez paradoxalement un culte de la déresponsabilisation. Les scandales se résolvent en passions victimaires. Les passions collectives sont réenchantées par la magie des réseaux sociaux. Naguère on parlait des passions des foules, celles aujourd'hui des médias sociaux sont dangereuses. L'Afrique existe surtout commodatis causa, pathologiquement, de manière opportune.

L'Afrique que l'on entend existe de manière déterritorialisée, à travers les élites afrosporiques. Mais sont-elles légitimes dans l'appropriation des tragédies actuelles ?

Les reflux du passé, après soixante ans d'indépendance dramatique, interrogent. Les médias occidentaux portent de bonne grâce une indignation dont ils sont la cible: n'y a-t-il pas là quelque chose qui relève du divertissement? Quand on lit les intellectuels afrosporiques, nous compris, on arrive, au-delà de ce qu'ils disent, par-delà le signe, on en arrive au sens fondateur de toute démarche: le désir d'être lu ou entendu. L'est-on assez ? De l'être plus. La parole se nourrit de la parole.

La France, l'Afrique et les Françafricains

Le mouvement d'indignation contre la Libye, symbole durable de l'idéal panafricaniste, est parti (et a reposé) d'un (sur un) contresens: L'Afrique mange ses enfants. Mais l'on y gémit contre la France. Le système (français) dénoncé accompagne au moins de façade l'indignation sans que cela ne cultive autre chose chez les Indignés qu'une plus grande sensibilité à la douleur. Les influenceurs afrosporiques forment les prochaines générations d'Africains à crier quand ils sont piétinés.

Cette éducation à la douleur, à pleurer, à gémir et à prier, est un champ en pleine fermentation qui pospère à la suite de mythes longtemps entretenus sur la capacité unique de résilience des peuples noirs. J'ai grandi dans une ville esclavagiste, Mbandjock, sans rien savoir de ce qu'était le racisme et, comme moi hier, des millions d'Africains aujourd'hui se désintéressent passablement de comment ils sont traités en dehors de leur village. Puisque, dans les limites même de ces villages, on continue de leur dire qu'ils n'ont de droit que ceux que leur consentent les autorités de la capitale.

Cette éducation à la douleur aboutit au sommet (de l'iceberg) à une compétition du jet de pipi qui essentialise tout combat donc, toujours, déplace le problème. Ceux qui partent, ceux qui sont partis forment et ferment le sens et l'essence de ce que c'est d'être Africain. Pourtant, comment nous sommes traités à l'extérieur en dit davantage du niveau de civilisation des peuples incriminés que de notre dignité. Notre dignité se mesure à l'aune de l'actualité interne de nos différents États. Je ne crois plus, à force, au racisme qui limite de façon pernicieuse les possibilités de la pensée. Il nous faut multiplier les lieux d'épuration d'une pensée originale détachée des soubresauts de l'actualité. Quand on est provenu d'Afrique, l'on est trop occupé à plaire. Une mauvaise langue dirait à danser du ventre. Cette romanité tardive de la pensée africaine, cest-à-dire ce goût pour la spectacularisation des postures et de la pensée panem et circences nourrit des intellectuels à réaction (à la chaine). Qui pensent parce qu'ils savent penser, écrivent puisqu'ils peuvent écrire.

Hier on croyait la fin du CFA venue, puis on a vu en Claudy Siar notre nouveau Spartacus, et quand enfin Macron vint nos cerveaux enflammés ont bouillonné de plus belle. La personnalité de l'Afrique n'existe que dans les parties (pièces détachées) qui la constituent. Ses indignations s'envolent comme des confettis pour retomber misérablement. La coherence d'ensemble est essentiellement mythologique. Une indignation chassant l'autre, sitôt que telle émotion passagère sera passée, sitôt sera classée cette indignation qui opprime, cette douleur, pour dire comme Barthes, fasciste. Que d'indignations si rapidement archivées comme témoignages d'influenceurs ayant fait passer le filon pour la mine entière. Les Afrographes s'autosaisissent de tout scandale servi sur un plateau par telle chaîne américaine ou média occidental pour un inattendu procès de la France.

La situation est complexe, mais c'est à Yaoundé ou Abidjan que peuvent se résoudre en quelques décrets bien des crises d'indignation. Peut-être faut-il arrêter de s'indigner en permanence, arrêter d'être des penseurs de bonne volonté. Il nous faut prendre vacance de nous-mêmes, désinvestir nos savants ego, ne plus nous prendre pour des acteurs dont tout le métier tiendrait à la performance devant des médias, en finir avec la pensée événementielle, la reflexion par a-coups, le spectacle de la preuve de nos capacités. Viendra le temps ou les Africains du dedans nous démasqueront, nous du dehors. Qui critiquons la France le jour, mais sommes grassement remunérés par elle la nuit, qui nous indignons dans des tribunes à plusieurs mains avec les mots si ressemblants à ceux du président français dont les discours en Afrique également semblent écrits à plusieurs mains.

Le problème de l'Afrique, c'est l'Afrique. Sa chance, c'est également l'Afrique.

La police nigérienne abat depuis toujours les migrants noirs qui traversent son sol, cela est décrit dans le roman Migrants Diaries (2014) et amplement documenté par les migrants qui ont survécu à la traversée du Mali, du Nigéria ou du Tchad. Si nous accoutumons le Monde à penser que chaque fois qu'un Noir est humilié, c'est toute l'Afrique qui souffre, nous lui donnerons le droit de penser que si un Noir commet un crime cela obéit à un agenda culturel de l'Afrique.

Chaque sortie contre la France est désormais un pas de plus vers le ridicule. Car des Ateliers de la pensée à Dakar (nos bacchanales des idées) à la formation de toute l'élite afrosporique, la France a surinvesti l'âme et le corps de l'Afrique. Ceux qui, la main sur le coeur, viennent nous donner en caractères bien comptés leurs idées les plus savantes sur l'Afrique (des ténèbres ou de la grande nuit) comme si la Libye était subitement devenue le lieu d'impulsion d'une dynamique primitive empêchent les Africains de penser sans la France, condition essentielle d'un dépassement de toutes les tragédies successives de l'histoire et du présent.

Le cantique lugubre de ceux qui pensent et écrivent l'Afrique est-il: Ô nuit, allonge pour nous tes jours sur l'Afrique ?