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Médecins déserteurs ou réfugiés en Ontario?

01/12/2016 06:14 EST | Actualisé 01/12/2016 06:14 EST

Voici trois jeunes médecins. Trois Québécois qui ont fait leur diplôme en médecine, leur résidence en médecine de famille et leur surspécialisation en médecine d'urgence au Québec. Trois jeunes qui pensaient travailler au Québec, proche de leurs familles et amis.

Mais l'an passé, tout a chaviré. Ils sont maintenant urgentologues en Ontario. Une surprise même pour eux. Et ce n'est pas parce qu'ils ne voulaient pas travailler au Québec, on les en a empêchés.

Voici l'histoire de ces trois médecins qui ont d'ailleurs préféré garder l'anonymat par peur de représailles du ministre de la Santé du Québec. La peur, c'est le climat actuel du système de santé québécois.

À Hawkesbury, il pouvait faire de l'urgence, ce pour quoi il avait été formé

Le médecin A est un médecin de famille, surspécialisé en urgence avec une maîtrise en recherche sur l'obésité. Il aurait voulu travailler dans une équipe multidisciplinaire qui évalue et prend en charge des patients qui veulent avoir une chirurgie bariatrique, tout en faisant de la médecine d'urgence. Son rôle aurait été d'être le point pivot, avant et après qu'un patient ait sa chirurgie bariatrique. Assez original.

Tout s'est écroulé quand est venu le temps de demander un Plan régional d'effectifs médicaux (PREM). Sa demande a été refusée, sans trop d'explications.

Son collègue lui a recommandé Hawkesbury, un hôpital frontalier au Québec. Il a signé rapidement un contrat avec l'hôpital, sans PREM, ni AMP (Activités médicales particulières) ou restrictions sur son travail. Au moins, il pouvait faire de l'urgence, ce pour quoi il avait été formé.

À son deuxième quart de travail à Hawkesbury, tout frais médecin, il a dû gérer un gros cas de traumatologie qui l'a marqué. Bouleversé, il a écrit à l'équipe d'infirmières et à la chef des médecins pour faire un briefing et les remercier de leur bon travail. La chef des médecins a bien accueilli son courriel et a reconnu un leadership en lui. Elle a décidé de l'inviter dans une conférence de leadership aux États-Unis, sans rien demander en retour.

Ce fut un moment charnière. Avant, Hawkesbury était un endroit par défaut, un endroit secondaire. Mais après cet événement, cet hôpital était devenu son centre principal. Il s'y identifie, et en est fier. Il s'y voit maintenant pour les prochaines années.

Retourner aux études dans un autre domaine ou quitter la province?

La médecin B est fraîchement graduée urgentologue, mais elle se voit aussi comme une médecin généraliste, qui va mettre «la main à la pâte» en prise en charge de première ligne, mais pas avant quelques années d'expérience.

Après tout, l'urgence, c'est une discipline particulière où il faut développer des réflexes solides, où il faut avoir beaucoup d'expositions sur le terrain. Faire de la prise en charge au début l'éloignerait de l'urgence, où elle veut apprendre.

Femme allumée, elle n'est pas juste médecin. Elle prend son rôle à cœur, et s'engage au niveau social et politique. Elle croit avoir « la plus belle job au monde », car elle aide et sert les gens.

Mais devant la menace du Projet de Loi 20 et la manière dont le ministre Barrette gère la situation envers les médecins généralistes, elle est dégoûtée. On ne reconnaît plus sa discipline dans sa complexité et sa richesse. Face au mur, devant des PREM restrictifs et coercitifs, elle avait deux options : retourner aux études dans un autre domaine ou quitter la province. Une décision très difficile et émotionnelle.

Au final, elle a décidé de sauter la clôture et d'aller en Ontario, ce qui lui donnerait aussi un peu de recul face au système de santé québécois. Ces années à l'extérieur lui permettraient de gagner de l'expérience avant un éventuel retour au Québec, dans quelques années.

Une partie de ping-pong qui finit par donner la nausée

Le médecin C a une histoire qui ressemble plus à une partie de ping-pong, qui finit par donner la nausée à force de voir son plan de carrières frapper des murs.

Lui et sa conjointe se sont installés en région où ils croyaient rester. Lui, pour terminer sa spécialisation en médecine d'urgence pour ensuite y travailler comme médecin. De son côté, elle avait un poste à l'urgence d'un hôpital voisin, où elle y faisait du suivi de patients hospitalisés et à l'unité de soins palliatifs. Son arrivée était un soulagement pour tous et avait permis à son hôpital de s'enlever de la liste de dépannage. Ils rêvaient haut et fort de rester dans la région.

C'est ici que le rêve s'arrête.

La région 1 ne pouvait leur garantir un PREM à l'urgence. Puis on leur a dit qu'ils essayeraient d'obtenir une dérogation s'il «restait des PREM à la fin», ce qui n'est pas arrivé, car il y avait plus de candidats que de postes. La région 2 offrait un poste à l'urgence seulement si chacun d'entre eux pouvait couvrir une clinique sans rendez-vous deux soirs de semaine ou un jour de fin de semaine, en plus de couvrir leur poste à l'urgence, où il faut déjà y travailler en heures défavorables.

La région 3 leur a dit que le couple «répondait exactement aux besoins de la région», en voulant faire de l'urgence, de l'hospitalisation et des soins palliatifs. C'est alors qu'ils ont signé leur contrat avec la région pour s'y établir.

Quelques semaines plus tard, ils apprennent par une autre personne que le ministre a gelé tous les PREM. Essayant d'avoir des nouvelles, la FMOQ refuse de retourner leurs appels.

Ils apprennent éventuellement que le ministre offrait des PREM à l'urgence à condition de prendre en charge des patients. Pour lui, cette décision ne fait aucun sens, car il est urgentologue. Le gouvernement a financé ces études en spécialité, pour ensuite lui fermer la porte. Un non-sens.

Lorsqu'il a rappelé le directeur de la région pour des explications, il s'est fait dire que la région avait « besoin de généralistes avant tout ». Les mêmes qui leur avaient dit, quelques mois avant, qu'ils répondaient exactement aux besoins de la région. Changement complet de discours.

En parlant à son oncle, ce dernier lui suggère Hawkesbury. Deux appels plus tard, ils signent un contrat, pour lui et sa conjointe. Ils remplissaient précisément les besoins de la région tout en étant en ligne avec leurs champs de qualifications.

Qui blâmer?

Ces trois médecins sont arrivés en Ontario par défaut. Des rejetons des PREM et AMP. Mais après avoir goûté aux fruits de l'Ontario, ils ont bien aimé le nectar.

À court terme, ils se voient rester là-bas. Certains se sont même acheté une maison en Ontario. Ils se voient éventuellement retourner au Québec, mais pas tout de suite, pas dans ce climat.

Le plus grand problème est que le Québec a perdu ces médecins alors qu'ils sont au sommet de leur forme. Ils sont jeunes, idéalistes et énergiques. Ils sont beaux à voir aller. C'est le moment de nourrir leur flamme et de leur permettre de fleurir. C'est souvent à cet âge qu'ils ont le plus de temps à investir dans leur travail. La plus grande erreur serait de les embarrer dans un dédale administratif et de les rendre cyniques.

Médecins déserteurs? Ou médecins réfugiés? La question se pose.

«On a payé leurs études», peut-on entendre. Mais après avoir investi en eux cinq ans de médecine, deux ans de résidence et un an de surspécialisation, qui est vraiment à pointer du doigt s'ils quittent alors qu'on les empêche de travailler au Québec?

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