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Le magasin qui n'avait aucun futur

04/07/2014 12:31 EDT | Actualisé 02/09/2014 05:12 EDT

Je fais partie des gens qui ont souri en lisant la nouvelle qu'un Future Shop fermait ses portes à Boucherville alors que le syndicat rôdait dans les parages. La disparition d'un Future Shop ne m'émeut pas du tout. Idem pour les employés qui devront se trouver un nouveau travail. À la limite, je suis content pour eux parce que je vois trop souvent l'autre voie être prise, celle de se mettre à genoux en acceptant n'importe quoi dans le but de sauver son emploi et calmer la grogne chez les grands actionnaires de l'entreprise parce que le dernier bilan a raté les prévisions à la baisse de 0,4%.

C'est une plus grande bataille idéologique que simplement des employés avec leur syndicat contre un magasin qui se joue ici. On entre plutôt dans la délicate question que personne n'ose se demander clairement tout en y pensant secrètement par moment: jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour sauver le système dont le futur n'annonce rien de bon?

Si j'avais à spéculer sur ce qui s'est passé dans ce Future Shop, à Boucherville, je dirais que les employés n'étaient pas insatisfaits du salaire, mais bien des conditions de travail qui devenaient de plus en plus lourdes avec les années. Un personnel réduit au strict minimum, des salaires relativement décents, mais qui n'augmentent pas au même rythme des nouvelles tâches demandées, avec toujours plus de pression pour satisfaire l'ogre de la croissance perpétuelle. Et les choses peuvent tourner au vinaigre assez rapidement entre l'employeur et les employés, également entre employés eux-mêmes. Un syndicat n'aurait peut-être pas obtenu des grandes avancées au niveau salarial, mais aurait surement défini les tâches de tous plus clairement. Ce qui aurait mené vers des nouvelles embauches, trop coûteuses pour l'employeur.

Voyez, il est là le dilemme qu'on devra peut-être tous vivre un jour. Voir nos conditions de travail et/ou notre salaire se détériorer de plus en plus chaque année au point d'atteindre le point d'ébullition ou mettre son pied à terre pour décider que la limite est atteinte. Il s'agit de faire un choix en fait, soit que les conditions de travail seront bonnes ou il n'y aura plus de travail pour personne à cet endroit si cela s'avère impossible de conjuguer le tout avec un profit suffisant pour les actionnaires.

À l'autre bout du spectre, vous avez ceux qui condamnent immédiatement les vilains employés en les traitant d'idiots parce que selon leurs calculs, rien n'est moins payant que de perdre son travail. Pour eux, c'est comme si les employés avaient directement fermé le magasin. Ils considèrent que de meilleures conditions de travail se traduiront par une hausse sur le prix de leurs achats et qu'ils payeront eux-mêmes les nouvelles conditions de travail améliorées. Cette attitude qui consiste à dire aux autres d'accepter tout ce qu'on leur propose sans broncher uniquement dans le but de garder sa job s'appelle du larbinisme. Ces gens-là doivent avoir des conditions de travail terribles également et pensent qu'il est normal qu'on accepte tous de se faire traiter comme de la merde au travail. Ça fait un beau modèle de société. Comme la paye est nulle de mon côté, j'encourage l'idée que la tienne le sera également pour que je puisse continuer d'avoir les moyens d'acheter dans ton magasin!

J'ai déjà piégé une de ces personnes il y a plusieurs années, quand je travaillais dans une usine avec justement des conditions de travail minables. Il y avait cette femme qui semblait prête à tout pour l'employeur. On sentait qu'elle aurait pu donner sa vie pour être certaine que la prochaine commande de styromousse ne serait pas en retard de cinq minutes. Une discussion banale m'ouvra la porte et j'en profitai pour lui soumettre une situation fictive: celle que l'essence serait tellement chère, à un prix si exorbitant, que simplement venir travailler le matin lui coûterait son salaire gagné en une journée. Que ferait-elle alors? Venir travailler en perdant de l'argent ou resterait-elle à la maison? Très embêtée par la question, elle a sèchement répondu qu'elle viendrait travailler quand même puisque madame possédait « une conscience professionnelle », ce que je ne possédais pas à son avis. Là-dessus, elle avait raison, je serais resté chez moi et le dernier de mes soucis aurait été ce qui se passe à la shop.

Il y a des gens qui seront prêts à travailler pour 1$ de profit par jour quand la situation l'exigera, et qui n'hésiteront pas à vous faire couler idéologiquement, économiquement et écologiquement avec eux. C'est pour cette raison que je dis que l'incident de Boucherville cache derrière lui la grande question de la limite de la croissance. Jusqu'à quel point sommes-nous prêts à nous sacrifier pour toujours produire et consommer de façon exponentiellement plus rapide à chaque année?

Ce magasin de Boucherville n'avait plus d'avenir s'il n'est pas capable de vendre pour plusieurs millions par année des produits, qui déjà sont fabriqués par des esclaves de la mondialisation, en offrant des conditions de travail adéquates à ses employés. Je ne sais pas exactement comment l'histoire va se terminer dans l'ensemble, mais j'aime toujours mieux laisser, pour notre futur, un bâtiment vide abandonné qu'une trappe à travail précaire où tous les employés en arrachent en vendant des cochonneries dispensables.

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