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La foi politique

06/03/2013 04:07 EST | Actualisé 06/05/2013 05:12 EDT
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In this Dec. 13, 2012 photo, Quebecís new premier, Pauline Marois, delivers the keynote address at the Foriegn Policy Association luncheon in New York. (AP Photo/Bebeto Matthews)

Les fidèles

René Lévesque, le Saint Patron des nostalgiques, l'icône des souverainistes pratiquants, l'avait prophétisé: un parti qui survit à une génération, et s'acharne contre l'usure du temps, est condamné à voir ses principes et ses idéaux s'étioler au profit d'une diète électoraliste. Les désirs d'élever le débat et de changer les eaux politiques stagnantes laissent place à l'envie de jouir du pouvoir. Rien de nouveau ici me dira-t'on, surtout chez les adeptes de la realpolitik, un brin cyniques, mais plus souvent proche de la vérité que les défenseurs de l'idylle partisane.

Chaque génération a son aventure politique (bien que l'on reproche l'absentéisme de la mienne). Et lorsque le parti sur lequel son choix s'est dévolu emprunte le chemin de l'égoïsme, de l'élitisme ou de la banale rhétorique électorale, se présente un dilemme. Il y a chez plusieurs le goût de déserter l'univers politique, de succomber à l'apitoiement comme certains ne se relèvent pas d'une peine amoureuse. Dur moment, plein d'amertume, de désenchantement. Il y a aussi ceux qui voient venir de loin, défrichent mieux la langue de bois, et adaptent leur scrutin selon leur idéologie personnelle; ils ne prennent pas la poussière à chaque fois qu'ils visitent l'urne, conscients des failles du régime électoral (expression abjecte que l'on appelle honteusement la démocratie).

Le billet d'Emmanuel Cree se poursuit après la galerie

René Lévesque

La secte

Et puis il y a un groupe particulier, que j'appelle les Yvon. Dans le cas qui m'intéresse, Yvon est la figure de proue des éternels péquistes. Cet homme existe bel et bien, ce n'est pas le fruit de mon imagination arrogante. Il fréquente la même taverne depuis des années, s'assoit toujours à son tabouret au bar, boit uniquement de la Labatt 50, donne du pourboire religieusement, ne pisse jamais à l'urinoir, mange les chips natures et ne votera jamais pour un parti autre que celui de feu René Lévesque. N'essayez pas de le convaincre de la déchéance du PQ, il ne démordra pas. Et ce n'est pas que la question souverainiste qui maintienne son allégeance, car proposez-lui de soutenir Québec solidaire ou Option nationale et comme Falardeau, il balaiera du revers de la main Mère Thérésa-David ou le déserteur d'Aussant. C'est d'ailleurs un argument prédominant dans le discours populiste du Parti québécois, et qui semble s'être cristallisé dans l'opinion générale, qu'il serait l'unique parti à non seulement pouvoir, mais également le seul à vouloir l'indépendance.

Outre l'idée nationale, une grande partie des Yvon adhère à plusieurs principes de gauche; l'histoire et la fondation du Parti québécois ayant eu comme mission, ou vocation, de sortir les Québécois de la misère du «cheap labour» et d'apporter un peu d'équité sur ce territoire, cette «tradition» vient conforter le symbole qu'ils chérissent. Là encore réside une des fortes images de marque du parti, cette prétendue tendance vers la gauche. On ne propose pas automatiquement une plateforme socialiste sous prétexte que notre principal adversaire politique prône le libéralisme économique. Encore faut-il apporter réellement un projet de société qui épouse l'axe de gauche. Pour ces péquistes sectaires, l'image de leur jeunesse progressiste ne déteint pas au même rythme que le parti.

Mentionnerais-je à Yvon que le PQ, non pas aussi férocement que le gouvernement Harper, vient de saigner les prestations d'aide sociale des 55 ans et plus, des familles avec enfants de moins de 5 ans et des maudits junkies, en douce et sans consulter quiconque, que je risque de frapper un mur, même si ces coupes touchent les plus démunis de notre société. Si j'ajoute qu'ils ont indexé les frais de scolarité à l'inflation, et que cette dernière n'a jamais impliqué une hausse du salaire minimum, mais plutôt une diminution du pouvoir d'achat, il risque de rétorquer qu'avec leur statut minoritaire actuel ils ont les mains liées. La taxe santé qui ne fut pas abolie? L'ancienne administration leur a laissé une catastrophe financière! Ne pas vouloir dévoiler les redevances antérieures dues par l'industrie minière? Euh...une stratégie politique audacieuse?

Les cocus

Les promesses électorales flouées, les politiques sociales de calcul-comptables, les fréquentes rétractations, l'acoquinement avec le milieu des finances, le conseil du patronat et l'industrie pétrolière, gazière et minière, les exercices de relations publiques pour noyer le poisson (lire Sommet sur l'enseignement supérieur); mis à part brandir la fleur de lys et l'étendard souverainiste pour rallier l'électorat, le PQ n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa relation avec la gouvernance, échangeant le pouvoir avec les libéraux depuis trois décennies, a dilué ce qui le distinguait du simple groupe d'élus cherchant à préserver la main mise sur les deniers publics.

Pourtant, Yvon leur donnera sûrement son bulletin de vote aux prochaines élections, se rattachant à ses souvenirs, aux glorieuses années, à sa jeunesse, aux engueulades gagnées lors des soupers de famille, au discours de Bourgault promouvant la flamme patriotique, celui de Lévesque après le référendum de 80, la quasi victoire de 95. J'espère pourtant qu'il se réveillera, un jour, peut-être blessé et meurtri, mais lucide du moins, et qu'il mûrira une nouvelle réflexion. Je ne lui souhaite pas de devenir un de ces fidèles cocus, alimentant l'alternance entre deux partis moribonds et vétustes.

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