LES BLOGUES

Cachez ce <i>bum</i> que je ne saurais voir...

18/04/2013 06:53 EDT | Actualisé 18/06/2013 05:12 EDT
AP
FILE-In this Aug. 16, 2007, file photo, Police Chief John Martin demonstrates a Taser in Brattleboro, Vt. Mental health advocates and civil libertarians are calling for a moratorium on police use of stun guns in Vermont following the death of man last week. They want it to last until the effects of the weapons can be investigated further and until police officers get more training in their use and in how to deal with people experiencing mental health crises.(AP Photo/Toby Talbot)

Depuis quelques années, je me tape à fréquences irrégulières des crises de panique, phénomène on ne peut plus désagréable puisqu'il est extrêmement difficile de le prévoir. Aucun signe avant-coureur, juste une subite perte de contrôle, comme un hypocondriaque qui verrait ses pires craintes se matérialiser. Des picotements, une vague impression d'engourdissement, le rythme cardiaque qui part en couille, les tremblements, les jambes molles, la figure blême, les suées, le souffle saccadé, la nette sensation que je vais revoir mes ancêtres plus tôt que je ne le souhaiterais: rien d'enviable.

Les premières fois, c'était seul dans mon lit, entre l'insomnie et le cauchemardesque plafond qui n'offrait qu'un sordide canevas jaunâtre, à croire que j'en perdais la raison. Puis au travail, à l'école, dans le métro, dans des lieux publics où il est impossible de se cacher. Des crises d'une heure, deux heures, trois heures.

Préjugés

Plusieurs témoins d'une personne en crise tenteront d'apporter une quelconque aide, des tapes dans le dos, des mots rassurants, un verre d'eau; par contre, certains préjugés persistent. Autant, il y a quelques siècles, l'épilepsie pouvait vous valoir le grondement de la foule apeurée, une comparution chez l'Inquisiteur local, un passage à tabac, un bûcher improvisé. Autant, maintenant, de nouvelles présomptions peuvent te tomber sur la gueule. À savoir que la nouvelle possession par l'Esprit malin serait dorénavant la suspicion de toxicomanie. Je peux comprendre le lien facile qui est fait: visage pâle suintant + incapable de tenir en place + panique visible = image typique du junkie en sevrage.

Étiqueté et officialisé. Une conclusion pragmatique si l'on veut se soustraire d'une réflexion ou d'une obligation sociale. Un triste mécanisme d'autodéfense auquel peu échappe, y compris Bibi.

Certain, l'alcool, la poudre et les amphétamines, j'en passe, sont de bons déclencheurs, mais ils n'en font pas la source du problème. Ils ne sont pas recommandés pour une personne sujette à la crise de panique (ni pour personne entends-je déjà), mais ils ne sont pas la cause initiale, distinction importante. Des périodes de stress, des sources d'anxiété multiples (travail, relation amoureuse, école) ou une instabilité émotionnelle sont tout aussi efficaces pour vous offrir cette expérience unique...

Christian

Long préambule, pourtant je ne tiens pas tant à chialer sur moi-même. Mon véritable sujet, c'est Christian, car mes problèmes sont de la petite bière comparés aux siens. Je le croise tous les jours à la job, dans le coin du métro Berri, on fume une clope pis on jase. Il se promène trimballant sa poussette avec sa chienne emmitouflée dans une couverture, ses pilules, sa ou ses bouteilles de bibine, sa prothèse à la jambe gauche, les traces de l'itinérance empreintes sur son visage, son sourire pis sa douceur. Il l'a pas eu, ni l'a facile, comme on dit. Il dort au parc Viger de temps en temps. Il côtoie malgré lui la présence policière au quotidien. Il fréquente les organismes communautaires qui l'aident comme ils le peuvent. Mais Christian, il est aussi épileptique.

Ce n'est pas un secret que la population d'itinérants est largement affectée par des troubles mentaux de toutes sortes. Schizophrènes, épileptiques et autistes sont laissés à eux-mêmes; les organismes communautaires, les travailleurs de rue ont beau se démener, la tâche est non seulement lourde, mais elle n'est pas simplifiée par des autorités espérant souvent une solution plus rapide et discrète, pressées qu'elles sont par des acteurs économiques influents.

Courageux policiers, comme toujours...

Donc, Christian, il y a quelques mois, se réveille un de ces matins, la mémoire brouillée et l'esprit confus, et surtout ligoté à un lit d'hôpital, incapable de se souvenir comment il a atterri là. Courbaturé, paniqué, attaché: rien qui ne soit de bon augure. Après une visite et une inspection rapide du médecin, une infirmière revient accompagnée de deux policiers qui lui apprendront qu'il est en état d'arrestation. On le détache donc pour mieux le menotter.

Suite à un appel reçu des policiers, une auto-patrouille se serait présentée au logement qu'il occupait, le trouvant armé d'un couteau (un canif, un couteau à beurre, on ne précise pas) et apparemment agressif (pas de preuve à l'appui, mais qu'importe, sa culpabilité ni son innocence ne sont pas l'objet de mon texte). Christian, c'est un gars de 5 pieds 6, au top, 120-130 livres, la trentaine mais paraissant la cinquantaine, magané, amputé d'une jambe, dont jamais je n'ai entendu quiconque se plaindre de violence de sa part. Mais bon, face à des agents entrainés, soucieux du bien-être de tous les citoyens, suréquipés, costauds, gilet pare-balle, pistolet, matraque, aucune chance à prendre: sort le taser gun pis zappe-moi ça, ce fou furieux!

Solution judiciaire

Accusé d'agression armé sur un policier, c'est sérieux et merdique. C'est la prison, ferme, on parle de près de deux ans. Le problème pour Christian, c'est que suite à une crise d'épilepsie, on ne se souvient pas de ce qui a précédé le court-circuit, même s'il s'agit de la décharge électrique d'un taser gun, cadeau d'un agent de la paix nerveux. Dans son cas, il s'agit quasiment de la journée complète. Comment peut-il donc se défendre d'allégations d'agression armée, lorsque devant le juge, sa parole, amnésique, celle d'un individu marginalisé, sera confrontée à celle d'une figure d'autorité assermentée et armée par l'État?

S'il est pénible pour plusieurs de subir l'institutionnalisation, car une fois embarqués dans un système qui prive par la suite de crédibilité, sous la posture que les individus y ayant recours soient instables ou inaptes à vivre en société, il est aussi horrible qu'ils soient plutôt judiciarisés. Non seulement leur santé mentale ainsi que leurs ressources déjà fragiles seront simplement mises à mal, mais il ne s'agit pas d'une solution à long terme pour une société qui se veut «généreuse, compatissante et protectrice». On balance le problème dans un trou à rat, pis on tente de l'oublier, faute de mieux, plutôt que de s'équiper de moyens plus adaptés et concrets.

Tant qu'ils croupiront en prison, stockés comme du bétail, confinés à une cellule étroite, alimentés aux somnifères et autres calmants, plus repoussés que jamais dans un monde les ostracisant, peut-être au moins ne traineront-ils pas dans les rues de Montréal, n'effrayeront pas les précieux touristes et leur bel argent qui fait tant saliver le Conseil du patronat et la Chambre des commerces de Montréal. Mais doit-on rappeler qu'ils ressortiront avec toujours le même handicap, les mêmes tares qu'on leur reprochait. Ils investiront les rues à nouveau, seulement plus amochés, plus déprimés et plus fragiles.

Si l'on peut juger d'une société selon la manière dont elle traite de ses plus pauvres, je souhaite une chose pour Christian: qu'il tombe sur un juge un peu fêlé...

VOIR AUSSI

Manifestation contre la brutalité policière