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Nous n'avons pas besoin d'être sauvés

15/01/2016 08:54 EST | Actualisé 15/01/2017 05:12 EST

Boglarka Balogh, journaliste et avocate hongroise des droits de l'homme, a publié sur le site Bored Panda un article intitulé «Je me suis transformée en femmes de différentes tribus afin de faire la lumière sur leurs cultures isolées» (traduction libre). Il s'agissait donc pour elle de modifier une de ses photos à l'aide de Photoshop afin de lui donner les attributs de ces femmes africaines qu'elle veut nous faire «découvrir». Ainsi, chacune des photos était originellement suivie d'un court texte nous situant géographiquement l'ethnie concernée, ainsi qu'un court historique et une actualisation de la situation des droits de la femme.

Comme c'est souvent le cas, tout ceci partait sûrement d'un bon sentiment; sa démarche n'en n'est pas moins étrange et bancale, notamment en raison de ces trois aspects.

Le blackface

D'aucuns argueront que le fait de modifier sa photo pour ressembler à une femme africaine ne rentre pas dans la définition du blackface qui, en gros, consiste à se peinturlurer le visage pour ressembler à un(e) Noir(e) et à adopter des comportements caricaturaux et stéréotypés pour compléter le déguisement.

Je m'inscris en faux face à cet argument puisque, comme elle l'admet elle-même, elle s'est sciemment basée sur de superbes photos de femmes africaines afin de mener à bien son entreprise. Photos qu'elle a ensuite publiées au côté des siennes. Si tout cet article consistait réellement à mettre la lumière sur des ethnies africaines méconnues, elle aurait pu tout simplement utiliser ces dernières.

Le fait de se déguiser en Africaine, même sans donner dans la caricature, ne fait avancer notre cause en aucune manière que ce soit. Au mieux, c'est de l'ignorance pure et dure; au pire du racisme.

De plus, que ce soit en utilsant du charbon, un fond de teint foncé ou Photoshop, le blackface et son aspect insultant, raciste et anachronique reste le même. Une culture donnée, peu importe ce que l'on cherche à véhiculer, défendre ou dénoncer n'est pas un costume.

Le paternalisme blanc

Son choix de mots est tout sauf anodin. Le mot tribe (tribu) revêt cette connotation de sauvage, exotique, primaire, non civilisé. Elle aurait pu y substituer ethnicity ou ethnic groups (ethnies) puisque c'est de cela qu'il s'agit: d'ethnies africaines.

Comme je viens de le souligner, elle aurait fait l'unanimité en utilisant les photos de ces femmes africaines dont elle veut dénoncer les conditions de vie précaires, et cela sans nous imposer son visage grimé «à l'africaine».

En agissant de la sorte, c'est comme si elle nous signalait qu'à moins qu'une femme blanche décide de s'y pencher et d'y apposer son sceau - en d'autres termes, sa «blancheur» - les difficultés des femmes non-caucasiennes ne sont pas légitimes et ne peuvent ni être comprises, ni prises en compte.

Il ne lui est pas venu à l'esprit de laisser ces femmes s'exprimer, se raconter, nous donner un accès exclusif et intime à leurs réalités. Après tout, qui de mieux placée qu'une Hongroise pour nous raconter l'Afrique?

Le syndrome du Sauveur blanc

Le syndrome du Sauveur blanc se définit comme étant un Occidental s'abrogeant la mission d'aider un peuple du sud, qui souffre, sans pour autant prendre en compte les besoins réels dudit peuple, son histoire, ou encore le contexte géopolitique. Toute avocate des droits de l'homme qu'elle est, ne lui est-il pas venu à l'esprit que ces ethnies dont elle souhaite nous dévoiler l'existence sont bien aise de ne pas susciter la curiosité internationale et souhaitent préserver leurs cultures, traditions et mode de vies?

L'a-t-on mandaté pour nous éclairer sur les misères quotidiennes des femmes africaines?

Qui l'a mandaté? Pourquoi elle?

Quelle est donc cette propension étrange à vouloir à tout prix sauver les Africains, bien souvent à leur propre détriment?

Autant de questions que nous sommes en droit de nous poser, et dont la réponse se trouve dans l'intitulé de ce paragraphe. En agissant de la sorte, en se posant comme la seule solution à nos problèmes, comme les seules personnes aptes à nous apporter des réponses, madame Balogh et ses semblables (je pense ici entre autres aux instigateurs de Kony 2012 et Bring Back Our Girls), minent le travail exceptionnel fait par les Africains eux-mêmes sur le terrain, et ce, depuis des années.

Au vu des réactions de nombreux internautes qui se sont, à juste titre, outrés face à ce projet, madame Balogh a décidé de retirer son article. Si, comme elle le prétendait, elle souhaitait nous rendre conscients des vicissitudes des femmes de certaines «tribus» africaines, elle n'aurait pas dû se mettre sur le devant de la scène. Ce faisant, elle a fait passer son prétendu combat au deuxième plan, et se contente d'illustrer sa «témérité» et son «esprit avant-gardiste», elle, blonde hongroise aux yeux bleus, qui a osé se grimer en femme africaine...

J'ai eu beau réfléchir à une instance où il serait indiqué de se déguiser afin de faire comprendre et de dénoncer l'enfer vécus par certains citoyens, et les exemples qui me venaient à l'esprit étaient tous plus insultants et déshumanisants les uns que les autres. C'est pourquoi je ne m'explique toujours pas sa démarche.

S'il ne s'agissait simplement que d'un projet artistique, comme elle l'affirme en guise de réponse au tollé soulevé, elle aurait dû le présenter comme tel, et non le faire passer pour une démarche humaniste et humanitaire. Cela n'aurait pas rendu le produit final moins offensant, mais elle aurait au moins eu le mérite d'être honnête.

Je conclurais en lui disant ceci: merci de votre sollicitude, mais les Africain(es) n'ont pas besoin d'être sauvé(es).

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