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Criminalité organisée et terrorisme: deux menaces sociétales, deux violences différentes

10/07/2014 01:12 EDT | Actualisé 08/09/2014 05:12 EDT

Maître Claude Laferrière affirmait sur son blogue au Huffington Post, le 7 juillet dernier, que le Canada devrait s'inspirer de la définition américaine du terrorisme afin de permettre aux autorités canadiennes de mieux faire face à la menace du crime organisé et d'harmoniser leurs interventions avec celles de nos voisins du Sud. Une idée en apparence intéressante, mais qui, loin de simplement modifier la définition du terrorisme dans la loi canadienne, nécessiterait d'en amputer un élément crucial d'un point de vue épistémologique.

La possibilité d'un terrorisme capitaliste

La définition «plus large» souhaitée par Laferrière devrait, selon lui, permettre de considérer les crimes perpétrés pour le profit comme des occurrences de terrorisme, puisque le capitalisme et la libre entreprise peuvent être considérés comme des idéologies, au même titre que les religions ou convictions politiques.

Tout comme le nationalisme produit ses terroristes et comme l'anarchisme et le communisme ont inspiré leur part de groupes terroristes, il est évident que le capitalisme peut lui aussi, en temps qu'idéologie, produire ses occurrences de terrorisme.

Toutefois, il importe de s'entendre sur la définition actuelle de terrorisme. Comme le souligne M. Laferrière la loi «campe précisément le terrorisme comme le fait de commettre des actes criminels, généralement violents, dans la poursuite d'un but, d'un objectif ou d'une cause de nature idéologique, politique ou religieuse». Il considère cette définition étroite, mais il apparaît, à la lecture du texte de loi, que c'est plutôt l'interprétation qu'il en fait qui en occulte une partie cruciale.

Précision sur la définition de terrorisme

La loi canadienne stipule qu'un objectif ou une cause de nature politique, religieuse ou idéologique est, exclusivement ou non, à l'origine de l'acte terroriste. Ainsi, des objectifs divers tels que des intérêts monétaires peuvent également motiver l'attentat terroriste, une vision déjà plus large que celle présentée par M. Laferrière.

Mais l'élément définitionnel qui apparaît capital est le fait que l'attentat terroriste doit avoir comme objectif - encore une fois exclusif ou non - «d'intimider tout ou partie de la population quant à sa sécurité, entre autres sur le plan économique, ou de contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation nationale ou internationale à accomplir un acte ou à s'en abstenir».

Ainsi, si on considère que le capitalisme puisse être une idéologie politique (ou une religion ?), il pourrait motiver un acte terroriste qui aurait, entre autres buts, d'apporter des gains financiers à la personne qui le perpètre. Toutefois, l'attentat terroriste - dans ce cas-ci motivé par une croyance extrême dans le capitalisme et perpétré dans l'objectif de réaliser un gain monétaire - devrait également avoir pour objectif d'intimider ou de contraindre l'entité visée par la menace.

Criminalité organisée vs terrorisme : l'importance de la cible secondaire

La nuance expliquant pourquoi la définition du terrorisme présentée par M. Laferrière n'est pas exacte ainsi que pourquoi le crime organisé ne peut être considéré d'emblée comme terroriste se trouve dans cet objectif indissociable de la définition du terrorisme : celui d'influencer (intimider ou contraindre). En effet, le terrorisme possède cette particularité de viser, par l'usage ou la menace de violence, des individus ou objets (cibles primaires), dans le but d'atteindre, d'influencer ou d'obtenir de la visibilité auprès d'un auditoire plus grand, mais relié aux victimes qu'il fait (cible secondaire).

Ainsi, le terrorisme peut être capitaliste, anarchiste, nationaliste, tout comme il peut être le fait d'une seule personne, d'un groupe, du crime organisé ou d'un État. Ce qui empêche cependant de considérer de facto le crime organisé comme étant une menace terroriste est que son objectif n'est que très rarement d'intimider ou de contraindre par la menace. Son objectif est d'assurer un profit et, si les moyens pour y arriver peuvent parfois être intimidants, l'intimidation est rarement l'objectif des agissements de la mafia ou des motards.

M. Laferrière s'indigne : «On semble oublier que les guerres de motards au Québec depuis les deux dernières décennies, ont causé des centaines de pertes de vie. Ouais! Si ce n'est pas du terrorisme, alors qu'est-ce que c'est?» La mort violente d'individus, aussi troublante et terrifiante soit-elle, n'était pas, dans le cas de la guerre des motards, le résultat de l'objectif d'intimider ou de contraindre la population ou le gouvernement à agir d'une façon ou d'une autre. Ces morts violentes n'avaient pas non plus comme objectif d'atteindre un auditoire autre que les victimes elles-mêmes. Les personnes ciblées étaient membres de groupes criminels et délibérément assassinées alors que les victimes collatérales n'étaient ni cibles ni outils en vue d'atteindre la cible. La guerre des motards au Québec n'était donc pas une occurrence de terrorisme.

Le poids des mots

Le terrorisme, tout comme la violence, est un sujet vaste, difficile, lourd, qui ne saurait être traité avec désinvolture. Toute violence qui produit de la terreur n'est pas du terrorisme. Un vol à main armée dans un commerce peut terroriser un caissier sans être un acte de terrorisme. Toutefois si la violence envers les caissiers est systématisée dans le but de modifier les comportements de tous les caissiers et non pas seulement de ceux victimes de vol, il est possible qu'il s'agisse alors d'une forme de terrorisme. Le crime organisé ne souhaite que rarement influencer les comportements de la population et des gouvernements ... même si la violence de leurs activités peut parfois les influencer.

En ce sens, si l'on peut être en accord avec M. Laferrière sur l'idée que mafieux et motards devraient se voir imposer des sentences plus sévères, on ne peut admettre qu'ils constituent «une menace à nos institutions et à nos libertés démocratiques, au même titre que le terrorisme idéologique». Il s'agit de criminalité organisée et, bien qu'elle puisse tenir l'appât du gain comme valeur suprême et même si on accepte que cette valeur soit érigée au rang d'idéologie, il n'en demeure pas moins que les groupes criminalisés n'ont que rarement pour objectif d'influencer populations et gouvernements et sont donc rarement terroriste.

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