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Nomades à talons hauts

26/05/2015 11:44 EDT | Actualisé 26/05/2016 05:12 EDT

Les nomades ne sont pas tous sur les chameaux. Certains portent des talons hauts, poussent, ont poussé ou pousseront des landaus. Ces nomades nouvelle facture, ce sont les femmes. Cueilleuses et couveuses de toutes les ères, elles le sont encore en 2015. Mais où vont-elles comme ça?

Contrairement aux hommes qui, au fil de leurs caravanes millénaires et guerrières, sont devenus sédentaires et se sont s'approprié l'univers, les femmes n'ont pas encore posé leurs valises... et espérons qu'elles ne les poseront jamais.

Plusieurs philosophes, dont Foucault, Deleuze et Braidotti, ont développé le concept de la pensée nomade. Selon Deleuze, dans le mode sédentaire, l'espace a été fermé et les données ordonnées sur le plan de la transcendance (verticalité et hiérarchie). Rosi Braidotti, de l'université d'Utrecht, a poussé la réflexion en parlant du nomadisme féministe. Pour elle, le sujet nomade est ouvert à de nouvelles possibilités et jouit d'un grand potentiel pour redésigner et redéfinir les choses. N'est ce pas ce que nous faisons? Elle voit le (la) nomade, comme un rhizome, une racine qui ne pousse pas de façon rectiligne mais plutôt de plusieurs côtés à la fois. La philosophe comprend l'identité nomade comme une forme de résistance politique aux visions hégémoniques et excluantes de la subjectivité.

Je suis une nomade

Comment ne pas voir l'histoire et l'identité des femmes dans ces énoncés? Collectivement et individuellement, la vie des femmes est rarement une autoroute balisée de certitudes. De la petite enfance, souvent dans un milieu où elle a compté pour peu, ici comme ailleurs, elle a grandi au fil de mentalités en évolution, mais toujours confrontée à des embuches systémiques ou circonstancielles. Puis, sans qu'elle l'ait voulu, elle s'est un jour découverte objet de désir. Comme quatre femmes sur dix, elle aura peut-être été violée. Et, suprême bonheur dont elle n'avait pas préalablement pris la mesure, elle accède à la maternité. Elle couvera, souvent seule, et restera cueilleuse pour nourrir sa famille, tout en continuant à se développer en étoile, comme le rhizome de Braidotti.

En effet, au fil des ans, en se passionnant pour des tâches et fonctions inaccessibles aux femmes il y a 50 ans, elle se sera souvent découverte plus talentueuse et brillante qu'on avait voulu lui laisser croire. Elle osera parler, voire rêver d'être écoutée. Bon nombre ont toutes les qualités pour gouverner, mais peu y arriveront. Les places sont prises et les profils souhaités ne sont pas de leur genre.

En ce début de troisième millénaire, les femmes sont encore des nomades et, malgré quelques oasis, le voyage se poursuit et se poursuivra.

Le moteur collectif de l'avancement des femmes n'est pas érodé. Au contraire, il roule de mieux en mieux. Il carbure bien sûr à plusieurs progrès sociaux incontestables et à de nouvelles reconnaissances, mais il est surtout mû par la perspective d'un horizon où le masculin ne l'emportera plus automatiquement sur le féminin.

Le but de la caravane des femmes est-il l'atteinte de la véritable égalité? Sans doute. Mais il est aussi, et peut-être surtout, de contribuer, comme l'ont fait les nomades des millénaires et siècles anciens, à façonner l'avenir, les valeurs et le modus operandi du «vivre ensemble».

L'homme, issu lui-même du voyage, devra bien finir par inclure dans sa boîte à outils les savoirs des femmes et ce qu'il appelle souvent leur subjectivité. Tôt ou tard, il acceptera que, trop longtemps entravées par des bagages imposés, elles continuent à cheminer en amenant l'humanité vers d'autres territoires... notamment vers des espaces organisés autour de données plus horizontales et plus ouvertes. Pourquoi pas d'abord dans les champs de la gouvernance et de la démocratie?

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