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J’aime être médecin, mais le Canada ne m’aime pas

Je ne recherche aucun mot de remerciement, aucune tape dans le dos. Je tiens simplement à exprimer ma frustration par rapport aux choses que je lis et entends au sujet des médecins ontariens.

17/09/2017 08:00 EDT
FangXiaNuo via Getty Images
On me fait passer pour une personne avare, surpayée, qui pratique l’évasion fiscale.

J'adore mon travail. Ceux qui me connaissent en sont bien conscients et savent que je me sens personnellement responsable de la santé de chacun de mes patients. Il me fait plaisir de recevoir à la dernière minute le bébé qui a de la fièvre, le couple qui vient d'avoir un accident de voiture, l'adolescent aux pensées suicidaires, ou l'usager de drogues qui a un abcès et n'a rien mangé depuis deux jours. Il peut arriver qu'un renouvellement d'ordonnance qui devait prendre cinq minutes finisse en consultation de 40 minutes parce qu'un patient infidèle depuis 25 ans croit avoir contracté le VIH. Dans tous les cas, je m'assois, j'écoute et je fais de mon mieux pour aider la personne en face de moi.

Les fins de semaine, je téléphone à mes patients pour leur communiquer leurs résultats. Pendant les jours fériés, je fais parfois des visites à domicile au détriment de ma relation de couple et de ma vie familiale. Alors que je rentrais à la maison, l'un de mes enfants m'a déjà dit : « j'ai fait un dessin triste parce que tu n'es pas là ».

J'aime mon travail malgré tout, mais je n'arriverai jamais à comprendre pourquoi tant de gens semblent me détester.

Je ne suis pas la seule à être aussi passionnée et dévouée envers mes patients. Sachant que seuls des médecins masculins seraient de garde sur le prochain quart, une collègue a accepté de rester en salle d'urgence plus longtemps pour traiter l'une de mes patientes victime d'abus sexuels. Je connais un chirurgien capable d'opérer de 7 heures à 23 heures sans manger ni aller aux toilettes, et qui revient à l'hôpital dès le lendemain matin pour discuter avec moi. Je connais également un spécialiste qui est sur appel chaque jour, sans exception, car aucune autre personne ne peut faire ce qu'il fait en région rurale.

Bon nombre d'articles décrivent comment la réforme fiscale des petites entreprises pourrait nuire aux médecins. Pour en savoir plus, lisez cet article, celui-ci ou celui-ci. Mais ce dont je veux vous parler est le contexte plus large de cette réforme et pourquoi elle me met en colère.

Lorsque je consulte moi-même mon médecin et obtiens une ordonnance, aucune assurance médicaments ne couvre mes dépenses.

Lorsque je consulte moi-même mon médecin et obtiens une ordonnance, aucune assurance médicaments ne couvre mes dépenses. Si je prends un congé de maladie en raison de la grippe (ce que je fais rarement), je ne serai pas payée, mais je devrai tout de même payer les salaires du personnel de la clinique et des concierges ainsi que la facture d'électricité.

Les normes du travail, quelles normes du travail?

Ma profession n'est assujettie à aucun nombre maximal d'heures de travail, aucun temps supplémentaire rémunéré, aucun salaire minimum et aucun temps de repos minimal entre deux quarts de travail. Nous recevons un plein salaire de médecin lorsque nous commençons à travailler de manière indépendante aux alentours de 30 ans (ou de 35 ans en ce qui concerne les chirurgiens). Nous passons les dix premières années de notre carrière à rembourser des prêts universitaires d'environ 200 000 dollars (les frais de scolarité, à eux seuls, s'élèvent en moyenne à 25 000 dollars par année sur quatre ans). Puis nous passons les 20 années suivantes à essayer d'épargner pour notre retraite, car nous n'avons droit à aucune pension.

On me fait passer pour une personne avare, surpayée, qui pratique l'évasion fiscale.

J'adore mon travail, mais on dirait que le Canada ne m'aime pas. On me fait passer pour une personne avare, surpayée, qui pratique l'évasion fiscale. Même le personnel infirmier que je côtoie au quotidien semble penser que je ne devrais pas avoir droit à la protection fiscale actuellement conférée aux petites entreprises. Le droit d'incorporation a été octroyé aux médecins afin de limiter nos salaires. Oui, vous avez bien lu : nos salaires n'ont pas augmenté et ne parviennent même pas à suivre la courbe de l'inflation.

Imaginez un patron qui vous dirait : « Le trimestre est difficile, nous ne pouvons pas t'accorder une augmentation, alors nous allons cotiser à un fonds de pension pour te permettre de prendre une retraite au moment opportun. » Puisque vous aimez votre travail, ne penseriez-vous pas qu'il serait raisonnable d'accepter cette offre?

L'année suivante, imaginez que ce même patron vous dise : « Tu te rappelles de la pension dont nous avons parlé? Nous avons besoin de cet argent, alors tu n'auras aucune augmentation et aucune pension. » Qu'allez-vous faire? Démissionner? Faire la grève? Dans l'un ou l'autre cas, des gens pourraient mourir.

Je n'ai pas choisi la carrière de médecin pour l'argent, mais parce que j'aime ce travail. Malheureusement, je suis en train de perdre le feu sacré. Pourquoi renoncerais-je à la partie de soccer de mon fils pour traiter une mère qui vient de recevoir un diagnostic de cancer du sein? Pourquoi renoncerais-je à dire bonne nuit à mes propres enfants parce que l'enfant de quelqu'un d'autre a fait une chute et brisé sa jambe? Pourquoi annulerais-je pour la troisième fois une sortie avec mon conjoint parce que mon dernier patient de la journée semble faire une crise cardiaque et a besoin d'être stabilisé?

Je tiens simplement à exprimer ma frustration par rapport aux choses que je lis et entends au sujet des médecins ontariens.

Je ne recherche aucun mot de remerciement, aucune tape dans le dos. Je tiens simplement à exprimer ma frustration par rapport aux choses que je lis et entends au sujet des médecins ontariens. Comme dans toute profession, il est vrai que certaines personnes ne font pas ce travail pour les bonnes raisons. Or, la grande majorité d'entre nous prend votre santé à cœur au point d'être nous-mêmes mal en point.

Cher Justin Trudeau, chère Kathleen Wynne et chers amis libéraux : j'accepterai volontiers de renoncer à mon incorporation et aux avantages fiscaux dont je bénéficie lorsque je serai traitée comme les autres travailleurs et travailleuses, et plus particulièrement comme les fonctionnaires. Vous allez payer les frais de ma clinique et je viendrai travailler tous les jours en ayant droit à un horaire régulier, aux heures supplémentaires rémunérées, aux congés de maladie, aux jours de vacances, aux avantages sociaux et à une pension de retraite.

En vérité, je sais que vous n'avez pas les moyens de m'offrir tout cela. Mais avec la réforme fiscale que vous proposez, ni vous ni moi ne pourrons plus assumer les coûts de telles mesures.

Ce billet de blogue a d'abord été publié sur le HuffPost Canada.

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