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La tricherie légale

08/07/2015 10:28 EDT | Actualisé 08/07/2016 05:12 EDT

Êtes-vous d'accord avec les propos qui suivent? «On est une société, on suit les lois. Nous, on nous donne le jeu et on nous dit: ''joue aux cartes!'' Moi, je vais jouer avec ma main. Mais si tu changes le jeu, je vais apprendre à jouer avec le nouveau jeu que tu me donnes.»

Ce sont les propos de Patrick Pichette, ex-CFO vedette de Google et grand responsable des stratégies financières et fiscales qui ont permis à Google de payer moins de 10% d'impôts annuellement en se servant de tous les paradis fiscaux et outils de produits dérivés possibles. Sans oublier que ces stratégies ont également permis à celui-ci d'encaisser plus de 100 millions de dollars au cours de son passage de quelques années.

Le présent article n'est ni contre monsieur Pichette, ni contre Google, qui sont loin d'être les seuls. Amazon, Facebook et Apple sont des exemples d'entreprises qui maximisent leur jeu de cartes fiscales et où les grands bénéficiaires sont les dirigeants de ces entreprises ainsi que les gros actionnaires qui deviennent encore plus riches, toujours plus riches...

Ceux qui y perdent au change? Les gouvernements et ultimement nous, collectivement. Cette mentalité que l'on entend très souvent est-elle celle à laquelle nous souhaitons que nos enfants adhèrent? Le message qui leur est lancé est «Sois brillant, utilise toutes les failles du système pour t'enrichir, tant pis pour les conséquences. Profite de celles-ci avant qu'on les corrige...»

Monsieur Pichette, comme la juge de la Cour suprême, Madame Suzanne Côté (qui avait tenté de déduire des centaines de milliers de dollars de vêtements en utilisant un manque de précision dans la loi), ont utilisé des failles questionnables en se disant et en se convainquant: c'est la loi, alors c'est éthique... Ou: ce n'est pas interdit, alors c'est permis...

Comme le dirait Claude Béland, cela est de la tricherie légale réservée à une élite. Les citoyens ordinaires ne peuvent se servir de fiducies multiples. Ils n'ont pas la capacité d'ouvrir des comptes aux îles Jersey, n'ont pas la possibilité de s'incorporer comme nos médecins, n'ont pas la possibilité de voir leur rémunération versée dans une fiducie familiale en Alberta comme le font un grand nombre d'avocats de nos grands cabinets, etc.

Le danger? C'est que devant cette injustice ressentie, le peuple se justifie de tricher. Il le fera de manière moins subtile et illégale avec du travail au noir, avec de fausses déclarations de revenus, etc. Comme me l'a récemment mentionné Paul Arcand, c'est le cumul des déceptions qui créent le cynisme et le découragement.

Tous ces comportements contribueront-ils à une société de confiance? Le pire et le plus inquiétant dans tout cela est de constater que ces gens ne réalisent pas ce qu'ils font de mal. Par exemple, monsieur Pichette semble au premier abord en rire en comparant le tout à un jeu de cartes. Cependant, regardons le positif. Monsieur Pichette souhaite aider l'OCDE à changer ces règles. Certains diront qu'il n'est pas crédible. Moi, au contraire, je dirais que l'on a besoin de 1000 Patrick Pichette, des gens d'influence qui ont peut-être péché, mais qui veulent aujourd'hui changer les choses. Sans eux, nous n'y arriverons pas, car ce sont les gens puissants qui ont mis les règles en place et surtout qui souhaitent leur maintien. Merci, Monsieur Pichette, continuez, et si vous avez besoin de mon aide, je serai au rendez-vous.

Comme l'énonçait si justement Hervé Sérieyx au Sommet de la confiance à Montréal, le 21 mai dernier, les organisations devront nommer des dirigeants inspirants avec des valeurs fortes, qui souhaiteront agir en tant que leaders créateurs de confiance qui sauront instaurer un contrat sociétal. Dans le choix de nos dirigeants, nous devrions nous assurer de leur niveau d'intégrité, de leur sensibilité aux impacts des décisions des entreprises sur la société, ses citoyens et son environnement.

Il faut changer ce système et créer des organisations et leaders de confiance. J'ai le courage d'en parler et je suis convaincu qu'il y a des milliers d'autres citoyens, gestionnaires, dirigeants et journalistes qui partagent mes propos. Nous avons tous une responsabilité de remettre en question ces pratiques malgré la tentation égoïste et cupide de vouloir également en profiter.

Je demande aux Patrick Pichette qui ont profité de ce système et qui désirent aujourd'hui le changer de s'impliquer et de mettre la pression pour que les règles changent.

Je demande aux journalistes de marteler nos politiciens pour qu'ils nous disent ce qu'ils en pensent, mais surtout ce qu'ils feront.

Je souhaite que tous ceux et celles qui trouvent la situation inacceptable, et qui désirent que celle-ci change, ne soient pas gênés d'en parler autour d'eux et dans les médias sociaux. De petits gestes pris individuellement, mais très puissants collectivement.

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