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Les bonnes manières à table

01/01/2015 07:28 EST | Actualisé 04/03/2015 05:12 EST

Des « bonnes manières », il en existe des tonnes, et ce, dans toutes les sphères de la société. À table, par exemple, les façons jugées bonnes de se comporter sont nombreuses et sont partagées, voire même exigées par la majorité des gens. Ne pas manger avec ses mains, ne pas mettre ses coudes sur la table, retirer son couvre-chef avant de s'attabler, ne pas déposer une serviette de table utilisée sur la table et ne pas lécher ses propres ustensiles sont des classiques.

Le sens commun pour expliquer ces bonnes manières est généralement d'ordre sanitaire. Il s'agit d'un exemple un peu extrême, mais Norbert Elias, un sociologue allemand du 20e siècle qui a grandement étudié l'évolution des mœurs, a d'ailleurs traité de l'époque médiévale pendant laquelle il était de plus en plus mal vu de se moucher avec la nappe. Évidemment, ne pas se moucher avec la nappe est clairement recommandable sur le plan hygiénique.

Hormis pour quelques règles de bienséance précises, comme ne pas déposer une serviette de table utilisée sur la table où le dessein hygiénique est percevable, dans la plupart des cas, ces « bonnes manières » ne relèvent d'aucune logique sanitaire. On voit mal comment ne pas lécher ses propres ustensiles serait une évidence hygiénique, alors qu'on se les met dans la bouche à répétition en mangeant. On voit aussi mal comment un couvre-chef, par exemple une tuque ou une casquette, pourrait réellement être un facteur d'insalubrité.

D'ailleurs, à l'époque où ces « bonnes manières », ces conventions et ces étiquettes ont vu le jour, il y a plusieurs siècles, les connaissances sur le plan de la bactériologie, de l'infectiologie ou de la propagation des maladies étaient très limitées. À elle seule, l'hygiène ne peut vraiment pas expliquer leur existence.

Une autre explication est alors que les « bonnes manières » à table ont pour objectif de ne pas choquer les autres convives. Le fait d'adopter des manières différentes selon qu'on mange seul ou en groupe en serait un argument. Quelqu'un pourrait alors lécher ses propres ustensiles lorsqu'il est seul, mais ne pas le faire en groupe pour ne pas choquer les autres.

Cette explication est intéressante. Comme partout dans la société, il y aurait certains comportements à proscrire en public dans l'objectif de ne pas offenser les autres. Ne pas se nettoyer les dents à table ou ne pas en profiter pour y couper ses ongles d'orteils en sont des exemples. Ces « bonnes manières » seraient une forme de respect de la sensibilité des autres individus. Il faudrait éviter ce qui pourrait couper l'appétit aux autres.

Or, encore une fois, la plupart des bonnes manières répandues et acceptées par tous à table ne représentent aucunement des comportements provocants en soi ou pouvant couper l'appétit. Comment une personne qui s'attable avec une casquette, une tuque ou un chapeau pourrait-elle provoquer, blesser ou perturber les autres? De quelle manière s'accouder sur la table pourrait offusquer quelqu'un?

Comme c'est souvent le cas des consignes données à un enfant, on est incapables de trouver les arguments pour justifier les « bonnes manières ». On avance que c'est impoli de manger avec un chapeau, de mettre ses coudes sur la table ou de lécher ses propres ustensiles, mais on ne sait pas pourquoi. Remplir une coupe de vin au maximum est impoli. À eux seuls, les motifs d'ordre respectueux ne peuvent pas non plus expliquer les bonnes manières, les conventions et l'étiquette à table. Est-ce simplement un code à respecter pour encadrer le déroulement des repas, pour éviter les excès et les dérapes, par exemple qu'une personne n'en profite pas pour se brosser les dents entre le plat principal et le dessert en recrachant dans le bol à salade?

Les « bonnes manières » à table, outre pour certaines formes évidentes relatives à la salubrité ou au dédain, sont essentiellement courtoises, c'est-à-dire effectuées dans une optique de bien paraître. Plusieurs théoriciens ont tenté d'expliquer les « bonnes manières » à table. Comme dans tous les domaines, certaines théories sont intéressantes, d'autres moins, alors que certaines sont complètement farfelues.

Certains diront que les « bonnes manières » à table sont une manifestation évidente du « surmoi » social de la bourgeoisie, d'autres soutiennent qu'elles sont la représentation symbolique de la division entre le corps impur et l'âme pure, d'autres pensent qu'elles sont l'institutionnalisation civilisée du dédain de l'autre.

On n'entrera pas dans ces débats sociologiques, anthropologiques, philosophiques ou psychologiques, qui sont, eux aussi, parfois intéressants, parfois farfelus. Il faut évidemment distinguer les « bonnes manières » qui ont des répercussions pratiques ou concrètes de celles qui ne semblent pas en avoir. Tenir la porte à un individu qui a les mains chargées est de la courtoisie pratique, céder son banc d'autobus à une personne âgée se déplaçant à l'aide d'une canne est aussi de la courtoisie pratique, un « civisme » utile.

Mais que pensez des « bonnes manières », des étiquettes, des règles de « savoir-vivre » qui n'ont désormais plus, ou qui n'ont tout simplement jamais eu, de raison d'être évidente?

Ce sont des phénomènes complexes.

Ce sont souvent des formes de distinction sociale établies par des classes aisées, qui sont d'ailleurs réputées avoir davantage de « savoir-vivre » et d'étiquette et qui ont été imposés et intériorisés par l'ensemble de la société. Les livres expliquant les façons de se comporter à table ne manquent pas et des cours portant sur l'étiquette de recevoir des invités à la maison sont dispensés partout en Occident. Ce sont parfois des lègues de traditions ou de rites lointains, dont retirer son couvre-chef en entrant chez quelqu'un, à l'église et à table, qui se sont perpétué jusqu'à aujourd'hui.

D'autres fois, ce sont des vestiges de pratiques qui avaient peut-être des desseins hygiéniques, comme ne pas s'accouder sur une table, et qui se sont aussi perpétués jusqu'à nos jours et qui sont désormais plus ou moins utiles.

Les connaissances sur les « bonnes manières », les étiquettes et les règles de « savoir-vivre » sont très développées, mais elles restent très compartimentées entre les disciplines. Une approche globale, qui ferait le pont dans les théories psychanalytiques, sociologiques ou anthropologiques serait probablement très intéressante, ou très farfelue.

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