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L'école du caprice

25/11/2014 10:10 EST | Actualisé 25/01/2015 05:12 EST

Chers professeurs,

Je suis né au milieu des écrans, avec la dispersion pour sœur jumelle. Depuis 18 ans -- mon âge -- j'ai vu défiler tant d'images que, pour moi, la caverne dont parle Platon n'a plus rien d'une allégorie. Contrairement aux célèbres prisonniers que vous décrivez en classe, qui semblent pouvoir encore se concentrer sur les ombres qu'ils fixent, je passe pour ma part d'une ombre à une autre à un rythme frénétique. Lorsque je me promène dans un centre commercial, porté par une rythmique qui hurle dans mes oreilles, et que je vois une mère absorbée par son cellulaire et indifférente au tout jeune enfant qui appelle, je contemple en eux ma propre image, celle de mon passé et celle de mon avenir.

À l'école, certains voudraient que je retrouve cet univers familier, celui des écrans et de ce qui est censé constituer mes « centres d'intérêt ». Je devrais ainsi me sentir plus « motivé ». Je sais gré aux « spécialistes de la pédagogie » de tous les efforts qu'ils font pour que je me sente chez moi à l'école et j'aimerais pouvoir leur montrer ma reconnaissance en affichant ma « motivation ». Hélas, cette imitation de mon « univers quotidien » -- ou de ce qui passe pour tel -- m'ennuie au plus haut point. Cette copie dégradée me lasse d'autant plus vite que le modèle lui-même suscite en moi je ne sais quel dégoût au cœur même des plaisirs qu'il suscite. J'aspire à autre chose.

Les « spécialistes de la pédagogie » semblent incollables sur les intérêts de ceux qu'ils appellent « les jeunes », mais je n'en reste pas moins, pour ma part, très incertain de ce qui m'intéresse vraiment. Je sais, moi, que ma jeunesse n'est pas faite pour durer et que ce n'est pas nécessairement en s'appuyant sur mes intérêts d'aujourd'hui que l'on prépare le mieux mes intérêts de demain. En réalité, je compte précisément sur tout ce qu'il me reste à découvrir grâce à vous pour mieux cerner ce que j'aime et ce que je veux vraiment. J'aspire à découvrir ce qui m'est encore inconnu, j'aspire à ce que, justement, je ne trouve pas dans mon univers quotidien.

Les adultes qui m'entourent insistent beaucoup sur mon « autonomie » et ma « liberté ». Je sais -- on me le répète tellement ! -- que je suis responsable de mon avenir, que je dois faire mes propres choix, que c'est à moi de savoir si je dois écouter le cours ou non, faire des efforts ou non, consulter mon cellulaire ou non pendant le cours. Je me demande pourtant si je ne suis pas, en ce qui concerne mon « autonomie », dans un entre-deux, si ma liberté, que certes je chéris plus que tout au monde, n'a pas encore besoin d'être éduquée. C'est bien sûr à moi de savoir si je dois écouter le cours ou non, mais à mon âge, on peut, je crois, ne pas me laisser assumer toutes les conséquences de mes faiblesses : c'est pourquoi j'apprécie finalement les professeurs qui me « forcent » à écouter, qui font pression pour que je fasse des efforts et qui tiennent bon pour que je me libère de mon cellulaire quelques heures dans la journée. Sur le coup bien sûr, j'en veux à ceux d'entre vous qui ne me laissent pas « libre ». Mais comme je ne suis pas idiot, je comprends très vite que ce que je j'appelle « liberté » dans ce contexte n'est rien d'autre qu'une forme de servitude et qu'en exerçant sur moi cette contrainte, ceux d'entre vous qui ne m'abandonnent pas cherchent à m'en libérer.

Certains rêvent d'abolir une contrainte scolaire de plus en me laissant choisir librement mes cours selon un «parcours individualisé». Je me demande si cette façon d'en appeler constamment à ma liberté n'est pas la manière dont les adultes, de nos jours, renoncent de plus en plus à leur responsabilité -- celle de transmettre aux nouvelles générations l'essentiel des plus grandes conquêtes intellectuelles de l'humanité. Or, je ne veux pas qu'on me prive, au nom de ma liberté - qui a bon dos -, de ce à quoi j'ai droit : un voyage fantastique parmi quelques-unes des œuvres les plus admirables du passé. Je ne crois pas que ces grandes œuvres classiques aient été sélectionnées selon un processus arbitraire et je ne crois pas non plus que l'ordre dans lequel on me les enseigne soit indifférent. Lorsque mon professeur de mathématiques m'a dit un jour qu'il existait d'autres géométries que celle d'Euclide, j'ai tout de suite compris à quel point il aurait été absurde de commencer les mathématiques à l'école par les géométries non euclidiennes. Nul ne doute qu'Euclide soit un classique et qu'il faille commencer par là. De la même façon, on ne peut m'enseigner la littérature ou la philosophie sans commencer par le commencement et sans m'apprendre à lire les classiques. Me donner le « choix » en fonction des préférences individuelles des professeurs, c'est invoquer ma liberté pour m'imposer arbitrairement les goûts ou les lubies de ceux qui enseignent. En brûlant l'étape des classiques, on me prive de ma nourriture spirituelle la plus essentielle. Je crains donc que l'école de la liberté que l'on cherche à m'imposer ne soit rien d'autre que l'école du caprice.

Je découvre en réalité, en ce moment même, dans mon premier cours de philosophie, que ce ne sont pas les goûts ou les préférences de mon professeur qui comptent - il ne nous en parle jamais -- mais les philosophes eux-mêmes, devant lesquels il a le bon goût de s'effacer. J'ai eu le bonheur de ne pas choisir ce voyage parmi les Grecs en première session de philosophie - comment aurais-je pu choisir ce que j'ignore entièrement ? J'ai donc eu la joie de découvrir quelque chose de vraiment nouveau (d'une nouveauté qui ne vieillit pas en 3 semaines, comme celle du dernier livre à la mode) et, comme Ulysse après la guerre de Troie, de m'ouvrir à l'inconnu. J'ai, pour ainsi dire, attaché ma ceinture, et je me suis retrouvé loin, loin, loin de mon univers quotidien et des écrans. Je me suis alors rendu compte que j'aspirais à cette odyssée depuis longtemps sans le savoir. La découverte de ces trésors du passé a ouvert mon regard sur cette incroyable odyssée de la pensée occidentale et m'a montré qu'il y avait, dans cette aventure spirituelle, à laquelle je veux maintenant participer, une force et une énergie d'une ampleur devant laquelle pâlissent mes aventures ludiques sur mon ordinateur et sportives sur ma télé. L'aventure de la pensée occidentale, dans toutes ses dimensions - littéraire, philosophique, scientifique, mystique, économique, politique, etc. - c'est vraiment la grande aventure par excellence, celle à laquelle il faut initier non pas seulement tous les jeunes Occidentaux comme moi, mais tous les jeunes esprits qui vivent en Occident, qui sont tous invités au festin. Qu'elles sont ternes les discussions autour de ma « liberté de choix » quand je pense à cette fabuleuse odyssée !

Mais il y a plus, et mieux encore. Comme Ulysse, qui revient profondément transformé à Ithaque après ses aventures, je sens qu'en entreprenant ce voyage, je me transforme aussi moi-même en profondeur. On m'a inlassablement répété depuis des années qu'avec internet, je disposais de toutes les informations nécessaires pour construire mon savoir, l'école n'étant là, finalement, que pour m'apprendre comment et où chercher ces « informations ». Je comprends de plus en plus, grâce à la lecture patiente des classiques avec vous, mes professeurs, à quel point l'on se méprend en racontant ces balivernes sur la « société de la connaissance », à quel point même l'on trahit ma confiance en mettant ainsi la charrue avant les bœufs. Ce dont j'ai besoin pour l'instant, ce n'est pas de millions d'informations dont je ne sais que faire, c'est de la formation de mon esprit grâce à un professeur vivant, de chair et sang, que je n'écoute pas comme j'écoute une voix sur un écran, mais que j'écoute comme une présence humaine qui m'entraîne dans la lecture d'un texte classique de 10 lignes qui me bouleversent. Ce dont j'ai besoin, c'est d'une formation proprement spirituelle - oui, spirituelle ! - par laquelle je me coupe de la dispersion qui caractérise justement mon univers quotidien entièrement saturé d'informations, une formation grâce à laquelle je me recueille en moi-même, m'unifie en quelque sorte lors d'un cours délivré des écrans, dans l'écoute attentive ou dans la réflexion concentrée, contre l'éparpillement du quotidien. Je découvre alors que ce voyage à travers les grandes pensées humaines du passé est un voyage à travers moi-même, un voyage dans lequel l'humanité s'élève en quelque sorte à elle-même en se transmettant à moi, un voyage par lequel j'accède à ce qu'il y a de plus spirituel en moi, donc de plus libre.

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