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Laïcité à la française: une laïcité ouverte

15/08/2016 10:30 EDT | Actualisé 15/08/2016 10:31 EDT

On admet désormais sans guère de contestation l'idée que la laïcité française serait fermée et s'opposerait ainsi à une laïcité dite ouverte ou inclusive. Même ceux qui sont en faveur de la laïcité «à la française» ont parfois tendance, reprenant le vocabulaire de leurs adversaires, à considérer qu'il faut rejeter la «laïcité ouverte» et admettre une laïcité «plus stricte» ou «moins ouverte».

Je voudrais montrer ici que s'il y a bien lieu de distinguer deux formes ou deux modèles de laïcité - disons, pour aller vite, «à la française» et «à l'anglo-saxonne» -, il n'y a, en revanche, nullement à distinguer une forme close et une forme ouverte de laïcité, mais deux formes différentes de laïcité ouverte.

Je crois qu'il n'y a pas mieux, pour comprendre dans sa simplicité le régime de laïcité à la française, que de commencer par énoncer ses deux principes constitutifs, dégagés avec une clarté exemplaire par Catherine Kintzler.

Premier principe : tout ce qui participe de l'autorité publique, comme par exemple l'Assemblée nationale, les tribunaux, l'école publique, est tenu à l'abstention en matière de croyance ou d'incroyance (principe de laïcité).

Second principe : dans l'espace qui ne participe pas de la puissance publique, par exemple dans la rue, les magasins, le Huffington Post, à la maison, chacun est libre d'exprimer, individuellement ou collectivement, sa croyance ou son incroyance, dans les limites déterminées par la loi (principe de liberté).

Pour prendre deux exemples simples, lorsque l'autorité politique décide d'interdire les signes religieux ostensibles à l'école publique, elle peut se fonder sur la laïcité (premier principe), mais lorsqu'elle décide d'interdire la burqa dans la rue, elle ne peut le faire qu'en invoquant d'autres raisons que celle de la laïcité (second principe).

Le régime français de laïcité, avec ses deux principes, vise ainsi à instaurer un équilibre entre l'aspiration communautaire et l'aspiration à la liberté individuelle.

Le régime français de laïcité délimite donc deux espaces à l'intérieur desquels s'appliquent des principes différents : renoncement à l'expression des croyances ou des incroyances dans l'espace où s'exerce l'autorité publique, libre expression des croyances et des incroyances partout ailleurs.

Ainsi, dire que le régime français de laïcité «cantonne la religion dans l'espace privé», comme n'ont cessé de le faire les partisans de la laïcité dite «inclusive» au moment du débat autour de la Charte des valeurs au Québec est, au mieux, un contresens grossier, au pire une forme de propagande. Quiconque connaît la France, même de très loin, sait fort bien qu'on peut y exprimer ses croyances religieuses en public de multiples façons et en toute liberté.

On peut, comme le fait observer Catherine Kintzler, trahir de deux manières le régime de laïcité à la française en appliquant à l'un des deux espaces le principe qui ne vaut que dans l'autre.

Première distorsion : on cherche à appliquer à l'autorité publique le principe de la liberté d'expression qui vaut dans la société civile. On permet donc qu'un juge ou un professeur à l'école publique, par exemple, expriment d'une manière ou d'une autre, dans le cadre de leurs fonctions, une croyance ou une incroyance.

Deuxième distorsion : on cherche à appliquer à la société civile le principe d'abstention ou de neutralité qui vaut pour la puissance publique. On vise alors à purger l'espace social de toute présence religieuse visible - en contradiction flagrante avec l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.

En quoi consiste l'ouverture dans le régime de laïcité à l'anglo-saxonne? À étendre, selon des accommodements dits «raisonnables», la libre expression des croyances religieuses à ce qui participe de l'autorité publique. Autrement dit, la laïcité dite «ouverte» (dont je ne conteste pas la logique propre) revient, du point de vue du régime français de laïcité, à trahir le principe même de laïcité.

En quoi consiste l'ouverture dans le régime de laïcité à la française? En quel sens ouvre-t-il et à quoi ouvre-t-il? En délimitant un espace à l'intérieur duquel l'individu se retrouve en quelque sorte en dehors de sa communauté ou de son appartenance, la laïcité ouvre à un espace commun. Comme le dit Abdennour Bidar dans une très belle discussion avec Catherine Kintzler, «être laïque, en réalité, c'est vouloir que nous puissions nous rencontrer au-delà de nos appartenances respectives, et faire en sorte que nous puissions ouvrir un espace, comme par exemple l'espace de l'école, où nous apprendrons à devenir des individus autonomes, en prenant distance vis-à-vis de nos cultures d'origine».

On n'était pas très loin, parfois, de laisser entendre que les Québécois étaient le déshonneur du Canada parce qu'ils voulaient ressembler à ces xénophobes de Français.

Il ne s'agit certes pas de priver l'individu d'une appartenance communautaire (lorsqu'il y aspire), il s'agit d'instaurer la possibilité d'un va-et-vient entre deux espaces complémentaires afin que l'individu puisse échapper aussi bien à la pression de sa communauté d'origine qu'à la pression de l'État. En ôtant leurs signes religieux ostensibles (lorsqu'ils en ont) pour entrer à l'école publique, les élèves ne renoncent pas à leur appartenance particulière, qu'ils retrouvent en sortant de l'école, ils la suspendent pour entrer temporairement dans un espace commun à l'intérieur duquel chacun est amené à mettre en œuvre sa capacité à exercer un jugement critique. Le régime français de laïcité, avec ses deux principes, vise ainsi à instaurer un équilibre entre l'aspiration communautaire et l'aspiration à la liberté individuelle, afin d'éviter que l'une des deux, en prenant tout l'espace, n'opprime l'autre.

On mesure souvent très mal à quel point l'enseignement de la philosophie en lycée constitue, en France, une institution clef, qui exprime le sens même de la laïcité «à la française» et de l'école «à la française». En demandant aux élèves de tenir à distance leur culture d'origine, on ne fait rien d'autre, au fond, que les former à l'attitude philosophique de libre exercice du jugement, qui suppose précisément la liberté que nous pouvons prendre à l'égard de nos propres convictions. En ce sens, la laïcité à la française est ouverte au sens même où Karl Popper parle, en évoquant la naissance de la philosophie à Athènes, de «société ouverte», c'est-à-dire d'une société qui, contrairement à la «société close», «soumise à des forces magiques», libère au contraire «les pouvoirs critiques de l'homme».

(Soit dit en passant, lorsque le rapport Demers reproche à la formation générale au cégep, avec l'inquiétante naïveté qui caractérise ce genre de document administratif, son «déphasage par rapport à la société», il occulte précisément ce qui fait tout l'intérêt de la culture générale depuis les Grecs, à savoir cette forme libre de déphasage, le décentrement par rapport à soi et à la société, grâce auquel, loin de fétichiser ses racines, on s'ouvre au contraire à un savoir visant l'universel.)

Ainsi, lorsqu'un professeur de philosophie en lycée aborde la notion de «religion» dans ses cours (elle fait partie du programme), il s'abstient évidemment de toute prise de position partisane, en faveur ou en défaveur de «la» religion, ou de «telle» religion » ou de l'athéisme. S'il aborde, par exemple, l'anthropologie chrétienne, il ira puiser chez les auteurs les plus profonds, comme Pascal, Kant ou Simone Weil. Cela ne l'empêchera pas de parler de Lucrèce, de Nietzsche ou de Sartre et ainsi de montrer en quoi consiste une critique sans complaisance de la religion. Si, comme y invite Bergson, il distingue une forme close et une forme ouverte de religion (distinction qui ne distingue pas une religion d'une autre mais qui les traverse toutes), il pourra approfondir la seconde en s'appuyant par exemple sur la belle anthologie des aphorismes et contes soufis de Sayd Bahodine Majrouh (dans Rire avec Dieu, chez Albin Michel). La profondeur de la réflexion théologique des grands penseurs soufis et la distance entre cette réflexion et la religion ordinaire sont largement ignorées des élèves, y compris musulmans. Mais la profondeur des penseurs athées ou matérialistes n'est pas moins grande et pas moins ignorée. Les élèves viennent justement à l'école pour en savoir davantage, pour découvrir, selon un ordre logique et progressif, les pensées les plus grandes et les plus admirables afin de se découvrir eux-mêmes.

Je ne dis pas que nous autres, professeurs, sommes toujours à la hauteur de cet idéal, mais c'est déjà beaucoup que de chercher à le viser. Je ne prétends nullement que le régime de laïcité français doive constituer un «modèle pour le monde». Je comprends fort bien que les Anglo-Saxons aient une autre forme de régime laïque. Je ne prétends pas non plus que la laïcité à la française s'applique facilement, résout tous les problèmes ou ne pose pas de problèmes. Je ne connais pas de régime de laïcité qui n'ait pas ses difficultés propres.

Ce qui me scandalise, en revanche, c'est l'extraordinaire campagne d'intimidation et de culpabilisation livrée par les partisans de la laïcité dite «ouverte» ou «inclusive» contre les Québécois favorables à la Charte des valeurs. Fermés, xénophobes, islamophobes et même racistes : on a tout entendu. On n'était pas très loin, parfois, de laisser entendre que les Québécois étaient le déshonneur du Canada parce qu'ils voulaient ressembler à ces xénophobes de Français... Finalement, certains de ceux qui se réclament des «valeurs inclusives» sont assez prompts à exclure, en les vouant aux gémonies, ceux qui adhèrent à une forme différente d'ouverture.

À cet égard, les propos de Michel Seymour dans son article «La France ignorante des "races", des sexes et des origines», ironisant notamment sur le fait qu'Omar Sy ne se décrit pas, à Hollywood, comme un Noir, mais comme un Français, donnait une idée du genre d'ouverture dont se réclament certains partisans d'une laïcité dite «ouverte». Faisant semblant de croire que la «France républicaine» prétend incarner, en elle-même, «l'universel», Michel Seymour concluait ainsi son article, en évoquant les paroles de la Marseillaise : «Le sang impur de l'étranger face au sang pur et universel de la France!». À ce degré de règlement de comptes et de rivalité mimétique haineuse avec la France, ce n'est sans doute pas d'une discussion philosophique dont on a besoin, mais d'une séance chez le psychanalyste.

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