Denise Quirk-Baillot

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Attitudes et habitudes alimentaires chez les adolescents de part et d'autre de l'Atlantique

Publication: 15/08/2013 13:26

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Ce billet a été publié dans le cadre de l'opération Têtes Chercheuses, qui permet à des étudiants ou chercheurs de grandes écoles, d'universités ou de centres de recherche partenaires de promouvoir des projets innovants en les rendant accessibles, et ainsi participer au débat public.

Depuis toujours, la France et les États-Unis d'Amérique ont montré de fortes différences tant dans les coutumes, les attitudes et les pratiques alimentaires que dans le taux d'obésité. S'il existe des disparités dans les troubles du comportement alimentaire (TCA) comme la boulimie et l'anorexie, entre ces deux pays occidentaux, elles n'avaient pas été mises en évidence jusqu'à présent. Dans le cadre de mon projet doctoral, j'ai effectué une étude sur 1073 adolescents français et 1573 adolescents américains, afin d'identifier et de comparer les facteurs culturels et les pratiques alimentaires ainsi que de problèmes pondéraux et de troubles des conduites alimentaires. J'ai mené cette étude en collaboration avec des chercheuses des deux côtés de l'océan : Martine Flament (IRSM, Ottawa), Nathalie Godart (Inserm, Paris) Angelina Allen (Stanford, Californie) et Brigitte Remy (MGEN, Paris).

Précédemment, plusieurs études portant sur la population adulte(1,2,3,4,5) avaient déjà fait apparaître des différences d'habitudes, d'attitudes et de coutumes alimentaires entre les deux pays. Selon ces études, les Français auraient moins de complexes que les Américains envers certains aliments. Par exemple, le mot "œuf" pour les Français était associé avec le mot "omelette" alors que les Américains associaient "œuf" plus souvent au mot "cholestérol." Force est de constater que les adultes français prennent davantage de plaisir et de temps pour les repas et mangent en compagnie de leur famille, de leurs amis et de leurs collègues. Les portions des aliments sont plus importantes aux Etats Unis, les Américains grignotent plus et ils préparent moins souvent des plats traditionnels faits maison servis à table avec une présentation soignée.

La boulimie et l'anorexie : deux TCA (trouble du comportement alimentaire) La boulimie est un trouble alimentaire qui s'exprime par des crises d'hyperphagie, durant lesquelles le/la "malade" ingère de manière compulsive une quantité importante de nourriture en peu de temps. Elle est accompagnée d'une sensation de perte de contrôle. Ces crises sont alternées avec des périodes de jeûne draconien ou des tentatives pour éliminer du système digestif les aliments ingérés. L'élimination peut se faire par l'ingestion de diurétiques ou en provoquant des vomissements. Ces aliments sont souvent "interdits" car ayant des taux de graisses, sucres ou calories trop élevés. La notion de plaisir est exclue. L'anorexie, quant à elle, est un trouble principalement défini par le refus de s'alimenter suffisamment et un poids nettement en dessous du seuil de normalité.


Chez les adolescents, même constat
Ma thèse retrouve ces différences chez les adolescents : les Français ont des attitudes plus "saines" envers la nourriture. Ils sautent moins souvent les repas, par exemple. Ce comportement est considéré comme déséquilibré par les nutritionnistes parce qu'il est associé à une consommation de boissons gazeuses sucrées, au fast food, aux aliments gras et à une moindre consommation d'aliments riches en nutriments (6). Il pourrait entraîner le grignotage tout au long de la journée, des carences ou même les crises boulimiques. Les adolescents français mangent plus souvent en famille. Selon des études précédentes de Neumark-Sztainer et al (7,8) le fait de manger plus souvent en famille (repas réguliers, structurés et dans une ambiance positive) était associé avec des taux de symptômes TCA amoindris. Le travail que j'ai mené avec mes collègues montre aussi que les repas "faits maison" avec des produits frais sont plus répandus chez les Français. Autre caractéristique : le grignotage. Les Américains grignotent plus de chips et gâteaux salés. Les Français mangent des fruits comme dessert alors que les Américains les grignotent plutôt tout au long de la journée.

Des différences selon le sexe
Selon notre étude, les filles sont beaucoup plus attentives aux calories et aux lipides contenus dans la nourriture et ce sont les filles françaises qui font preuve de beaucoup plus de vigilance. Elles sont moins tentées par des boissons gazeuses et sucrées qui sont consommées sans guère de modération aux États-Unis et qui sont un facteur non négligeable d'obésité. Les garçons français, par contre, s'offrent les boissons gazeuses sucrées autant que les garçons et filles américains. Il est à noter que cette préoccupation sur les calories dans les aliments se retrouve généralement chez les patient(e)s présentant des troubles de comportement alimentaire. Au lieu de s'occuper des calories et des taux de graisses ou sucres de façon compulsive, il est recommandé de porter l'attention, de manière non-anxieuse, sur l'équilibre alimentaire, sur la variété des aliments naturels avec des portions de protéine, de sucres lents, des fruits et légumes, des produits laitiers. Les desserts peuvent être inclus -- même si, c'est juste (et surtout !) pour le plaisir, mais en moindre quantité et pour terminer un repas équilibré.

Une notion d'alimentation saine divergente entre les deux pays
Globalement, les adolescents des deux pays s'accordent sur le principe d'une alimentation saine et reconnaissent vouloir faire des efforts pour manger de façon équilibrée. Mais, en pratique, ces bonnes intentions ne se traduisent pas toujours dans l'action. Pour les Américains, une "alimentation saine" est synonyme de repas industriels allégés en graisses ou en calories (ceux-ci incluent les aliments dans lesquelles les lipides ou sucres naturels sont remplacés par des produits chimiques) alors que pour les Français, elle correspond à de la nourriture "fraîche" et "faite maison". Selon le chercheur Pollan (11), le "paradoxe américain" saute aux yeux : alors qu'ils sont réputés pour manger de façon déséquilibrée, les américains sont obsédés par l'idée de manger sainement. 

Statut pondéral et troubles du comportement alimentaire
Les résultats sur le statut pondéral confirment que les jeunes français ont moins de problème d'obésité et de surpoids que les Américains--au moins pour le moment. En ce qui concerne les TCA cliniques, selon notre étude, le nombre total de cas dans une population à un moment donné ou prévalence, est semblable pour les deux pays et reste similaire aux résultats d'autres études effectuées au niveau mondial (9,10). Dans cette étude, la présence de symptôme sans satisfaire tous les critères de diagnostic clinique de TCA ou syndrome partiel était d'environ 5% de la population d'adolescents pour l'anorexie et 16,5 % pour la boulimie. Ces derniers chiffres sont inquiétants et devraient mobiliser le corps médical. Il serait souhaitable d'engager des actions de prévention de ces troubles.

Une tendance d'alimentation saine en France qui pourrait s'atténuer

L'étude constate que les adolescents américains mangent plus souvent au restaurant que les Français. Les repas pris en dehors de la maison sont associés à des portions plus grandes d'aliments mais moins riches en nutriments(12,13). En revanche, les adolescents des deux pays mangent autant et assez souvent au fast-food. Notons que le groupe français étudié est principalement francilien alors que le groupe américain représente plusieurs régions : nous nous demandons si ce résultat, ainsi que les autres résultats cités ci-dessus, reflètent la tendance sur tout le territoire français.

Jusqu'à récemment, la réputation de la France pour son alimentation équilibrée et ses coutumes traditionnelles n'était plus à faire. Cette étude montre que certaines de ces habitudes saines et séculaires, dans le domaine de l'alimentation, sont désormais en pleine mutation et tendant à céder la place à d'autres, plutôt mauvaises. Les temps changent... vous reprendrez bien un peu de bœuf bourguignon ?

Pour aller plus loin: voir l'article de recherche

  • Le poisson frit

    Quand les experts de la santé vous disent de manger du poisson plusieurs fois par semaine, ils devraient préciser pas n'importe quel poisson. Non seulement certains types de poisson sont meilleurs pour vous (et pour l'environnement), mais une portion de poisson frit n'est pas un choix santé. Pire encore: les fameux Fish & Chips. Le Fish & Chips de Nouvelle Angleterre au menu de Applebee's par exemple, contient l'équivalent d'une motte et demi de beurre, soit assez de gras pour trois jours. Photo Flickr par jayneandd

  • Les salades «santé»

    Un choix santé, la salade? Pas vraiment. Ce qui la compromet, ce sont tous les trucs que l'on met dedans: le bacon, les croutons, le fromage, les espèces de nouilles croustillantes, les amandes, la vinaigrette... Attention par exemple à la tentation de la salade type «oriental» (la vinaigrette renferme du gras ET du sucre, un cocktail explosif) ou avec du poulet frit, et au pain à l'ail souvent servi en accompagnement... La vinaigrette peut contenir plus de 100 grammes de gras par sachet! Photo Flickr par manu flickr2010

  • Les burgers avec trop de viande

    La viande des burgers est très grasse (le gras rehausse le goût) et le boeuf est parmi les viandes les plus grasses en Amérique du Nord. Alors, ne choisissez pas un burger avec plus de viande. trois onces est le maximum que vous devriez vous accorder par repas! Un burger effrayant: le «Monster Thickburger» d'un 2/3 de livres de chez Hardee's, qui vient avec quatre tranches de bacon, trois tranches de fromage, de la mayonnaise... et 92 grammes de gras. Flickr photo by kalleboo

  • Les burgers qui en ont trop sur le dessus

    Les Pizza burgers, les quesadilla burgers, ou encore pire, les burgers qui ont des beignes à la place du pain. Le burger Southwestern de TGIFriday cause ainsi un sérieux problème avec ses 100 grammes de gras. Flickr photo by Tavallai

  • Les laits frappés

    C'est du lait, et c'est sucré. Mais c'est gras aussi! La plupart des laits frappés trouvés dans le commerce renferment plus de 100 grammes de gras. On en a même trouvé un qui, avec 131 grammes de gras, est l'équivalent de 68 tranches de bacon! Flickr photo by gemsling

  • Les repas de poulet frit

    Ça vous fait envie? N'y pensez même pas. Le poulet frit est la pire des hérésies alimentaires. Même avec des légumes ou une salade sur le côté à la place des frites. Et si vous rajoutez un dessert en plus, vous êtes fini. Photo Flickr par delgaudm

  • Les quesadillas

    Elles sont toutes minces et ont l'air peu caloriques. Erreur. Le poulet qu'elles contiennent est bien souvent frit. Et elles sont cuites dans le beurre pour leur donner un bel aspect doré. Sans oublier qu'elles viennent accompagnées de crème sûre, d'avocat (très calorique et riche en gras), d'oignons frits, etc. Si vous avez vraiment envie de quesadillas, choisissez-les en entrée. La quesadilla au poulet Baja de Ruby Tuesday a l'air innocente par exemple, avec ses poivrons grillés, ses oignons et sa petite sauce à la lime... Mais sachez qu'elle renferme 95 grammes de gras! Photo Flickr par mallydally

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L'UPMC est le plus grand complexe scientifique et médical universitaire français: 8200 chercheurs ; 32.000 étudiants et 120 laboratoires. Toutes les grandes disciplines scientifiques et médicales y sont enseignées

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REFERENCES

1. Rozin P, Remick AK, Fischler C. Broad Themes of Difference between French and Americans in Attitudes to Food and Other Life Domains: Personal Versus Communal Values, Quantity Versus Quality, and Comforts Versus Joys. Front. Psychol. 2011;2:177.
2. Rozin P. The meaning of food in our lives: a cross-cultural perspective on eating and well-being. J. Nutr. Educ. Behav. 2005 Dec;37 Suppl 2:S107-112.
3. Rozin P, Geier AB. Want Fewer Fries with that? Chron. High. Educ. Washington, D.C.; 2007 Apr 6.
4. Rozin P, Fischler C, Imada S, Sarubin A, Wrzesniewski A. Attitudes to food and the role of food in life in the U.S.A., Japan, Flemish Belgium and France: possible implications for the diet-health debate. Appetite. 1999 Oct;33(2):163-80.
5. Rozin P, Kabnick K, Pete E, Fischler C, Shields C. The ecology of eating: smaller portion sizes in France Than in the United States help explain the French paradox. Psychol. Sci. 2003;14(5):450-4.
6. Larson NI, Nelson MC, Neumark-Sztainer D, Story M, Hannan PJ. Making time for meals: meal structure and associations with dietary intake in young adults. J. Am. Diet. Assoc. 2009 Jan;109(1):72-9.
7. Neumark-Sztainer D. Preventing obesity and eating disorders in adolescents: what can health care providers do? J. Adolesc. Heal. Off. Publ. Soc. Adolesc. Med. 2009 Mar;44(3):206-13.
8. Neumark-Sztainer D, Wall M, Story M, Fulkerson JA. Are family meal patterns associated with disordered eating behaviors among adolescents? J. Adolesc. Health. 2004 Nov;35(5):350-9.
9. Hoek HW. Incidence, prevalence and mortality of anorexia nervosa and other eating disorders. Curr. Opin. Psychiatry. 2006 Jul;19(4):389-94.
10. Hoek HW, van Hoeken D. Review of the prevalence and incidence of eating disorders. Int. J. Eat. Disord. 2003 Dec;34(4):383-96.
11. Pollan M. Our National Eating Disorder | Michael Pollan. N. Y. Times Mag. [Internet]. 2004 Oct 17 [cited 2012 Sep 19]; Available from: http://michaelpollan.com/articles-archive/our-national-eating-disorder/
12. Naska A, Orfanos P, Trichopoulou A, May AM, Overvad K, Jakobsen MU, et al. Eating out, weight and weight gain. A cross-sectional and prospective analysis in the context of the EPIC-PANACEA study. Int. J. Obes. 2005. 2011 Mar;35(3):416-26.
13. Guthrie JF, Lin B-H, Frazao E. Food prepared away from home is increasing and found to be less nutritious. Nutr. Res. Newsl. 2002 Aug;10 -11.

 
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