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Le gouvernement est gourmand

12/07/2013 12:32 EDT | Actualisé 10/09/2013 05:12 EDT

Il paraît que «tout est dans tout», comme lorsqu'on dit que la «politique est dans tout». Donc, la politique est aussi dans le sport, ce qui explique que le journaliste sportif de La Presse, François Gagnon, nous ait pondu une chronique sur Vincent Lecavalier. Un texte à saveur de politique fiscale que je tenterai d'analyser ici.

D'entrée de jeu, je vais associer Gagnon à deux éminents penseurs libéraux qui ont traité d'économie. Pas que je crois que la pensée de Gagnon ait la subtilité de ces penseurs, mais un des mes vieux professeurs m'a déjà dit que derrière chaque politicien se cache un ou des économistes, qu'il le sache ou non; je postule donc que derrière un journaliste sportif qui s'aventure sur le terrain de l'économie politique, se cache aussi des économistes.

Commençons par une citation de Gagnon:

«Plusieurs diront qu'assis sur une telle fortune, le riche hockeyeur [Vincent Lecavalier] aurait facilement pu composer avec l'appétit fiscal du Québec et du Canada sans pour autant mettre en péril ses fins de mois. C'est tout à fait vrai. Mais ça ne l'oblige toutefois pas à accepter de laisser les gouvernements venir piger à qui mieux mieux dans ses comptes bancaires. (sic).» (C'est moi qui souligne).

style="float: Cette citation nous révèle où il campe idéologiquement. Je vais vous donner un indice: ce n'est pas à gauche. Autre indice: l'économiste ultralibéral Milton Friedman (une personne sympathique et souriante qui aimait sa famille à ce qu'on m'a dit, même si l'application de ses théories signifiait la misère pour de nombreuses autres familles) pourrait s'entendre avec Gagnon pour fixer un taux d'imposition (le même pour tous et près de zéro pour cent) acceptable.

Plus loin, Gagnon nous apprend que Lecavalier bénéficiera, en jouant à Philadelphie, «d'un taux d'imposition "raisonnable"». L'utilisation des guillemets ici par Gagnon pose problème: s'agit-il de dire qu'au final il n'y a aucun taux d'imposition qui soit raisonnable? Ou encore essaie-t-il d'indiquer aux gouvernements du Québec et du Canada de regarder du côté de l'État de la Pennsylvanie pour établir une politique fiscale juste? Est-ce un peu des deux? Personnellement, je penche pour la troisième option.

On pourrait donc résumer la pensée de Gagnon à ceci : «Le gouvernement est gourmand». La gourmandise comme chacun le sait est un vice, et même un péché capital dont il faut s'expurger pour purifier son âme. Gagnon ne parle pas ici du fait que toute création de richesse est un acte collectif (on ne s'enrichit pas seul sur une île) qui se déroule au sein d'une société donnée. Il omet que la richesse dépend de nombreux autres facteurs plus importants que la seule volonté ou le seul effort d'individus comme Lecavalier, donc que la pauvreté est un risque qui doit être assuré collectivement. Il n'aborde pas non plus les théories de la démocratie ou républicaines qui avancent que sans une certaine égalité de richesse, qui ne signifie pas l'égalitarisme absolu, l'égalité et la liberté politiques des citoyens ne sont que de vaines expressions.

Non, il ne fait que reprendre dogmatiquement, et dans un style littéraire imbibé de sens commun, la pensée politique libérale de John Locke, énoncée à la fin du 17e siècle, qui justifie l'accaparement des ressources par le petit nombre au détriment du grand nombre: je m'appartiens, ce qui est produit par moi m'appartient donc et nul n'a légitimement le droit de m'en priver sans mon accord. Le gouvernement n'a donc aucun motif légitime (comme de payer pour les routes, les hôpitaux, les écoles, etc.) de nous priver de nos biens en se les accaparant, car ils nous appartiennent selon Gagnon, en bon disciple de Locke. Le gouvernement est donc glouton, il ne s'empare de nos revenus que parce qu'il est vicieux, irraisonnable.

Cette philosophie politique ultra-individualiste ne résume pas le libéralisme. Car, par exemple, John Stuart Mill nous dit qu'un des devoirs de la société est de contribuer au développement personnel de chaque individu, mais en retour, tous les individus ayant bénéficié de ce support ont le devoir de redonner à cette société. L'individu ne se résume pas à son appartenance collective, mais sans celle-ci, il n'aurait pu devenir un individu.

Avant de devenir un hockeyeur millionnaire, Lecavalier a fréquenté l'école publique, utilisé les routes du Québec et le transport en commun, visité un médecin, reçu des vaccins, écouté la télévision publique, bu de l'eau potable de l'aqueduc, etc. Cette liste pourrait s'étirer longtemps, mais le point ici est que l'analyse de Gagnon passe sous silence ces dimensions collectives vitales de nos existences individuelles. Mais, sans un certain sens de ce qui nous dépasse, sans une conscience du collectif qui nous entoure, sans un minimum de solidarité, qu'est-ce que vivre dans une société? Est-ce qu'une appartenance commune est possible? Il ne reste qu'une agrégation d'individus qui n'ont de liens entre eux que par des activités qui se déroulent dans le libre marché et qui n'entretiennent que des rapports basés sur l'intérêt : pourquoi Philadelphie? Parce que l'impôt est plus bas! C'est évident, nous disent Lecavalier et Gagnon.

Ce qui est dangereux dans les propos de Gagnon, c'est qu'ils renforcent des préjugés qui nuisent à notre bien-être collectif et individuel et que cela est dit banalement, comme s'il disait que la saison de hockey commence en septembre ou que l'objectif de ce sport est de mettre une rondelle en caoutchouc dans un filet en s'aidant d'un bâton de bois. Bref, il y a quelque chose de pernicieux à énoncer des idées comme s'il s'agissait d'évidences qui relèvent du sens commun dans une chronique sportive ordinaire.

Or, le sens commun est une perception de la réalité empreinte de l'idéologie dominante, c'est-à-dire de l'idéologie qui sert les intérêts de ceux qui sont aux commandes de l'économie, qui se résume de plus en plus à la finance de nos jours. Et, si ma mémoire est bonne, ce sont justement ces personnes qui nous ont fait connaître une crise financière en 2008, crise dont ils sont sortis indemnes grâce aux États qui les ont soutenus en utilisant les deniers publics qui proviennent, entre autres, de l'impôt sur le revenu des particuliers.

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