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À la recherche des tribus perdues: conversions et identité plurielle

Les études en génétique ont montré que 20% de la société espagnole et de la société portugaise avaient une ascendance juive.

01/10/2017 08:00 EDT

La Reconquista ou reconquête désigne le processus de réappropriation progressive par les royaumes chrétiens de l'Espagne qui avait été envahie par les Maures en 711. Au cours de la Reconquista, la minorité juive (dont une composante importante était originaire d'Afrique du Nord) souffrit de persécutions religieuses, notamment en 1391. Dans son bras de force avec la royauté, la papauté permit l'instauration de l'Inquisition en 1478 et l'expulsion des Juifs d'Espagne fut décrétée en 1492. Bannis du royaume, les Juifs purent trouver refuge aux royaumes du Maroc et de Naples ainsi que dans l'Empire ottoman. Les musulmans d'Espagne furent également expulsés dix ans plus tard.

Les Conversos ou Christianos Nuevos (Nouveaux chrétiens) désignaient ceux qui furent forcés de se convertir au christianisme, et notamment les Juifs. Ils portaient le nom de Chuetas à Majorque. Les Marranes ou crypto-juifs furent ceux qui, bien que convertis, n'en continuaient pas moins d'être fidèles à leur croyance et pratiquaient le judaïsme en secret. Les nouveaux convertis furent suspects aux yeux de l'Inquisition qui chercha à les confondre et les envoyer au bûcher, allant même jusqu'à instaurer l'Inquisition dans les Amériques et dans leurs enclaves portuaires en Afrique du Nord. On estime que 30 000 personnes soupçonnées d'être judaïsantes furent condamnées à mort par l'Inquisition et que 2000 d'entre elles périrent sur le bûcher sur la place publique. Au XVIe siècle, un grand nombre de Marranes du Portugal s'enfuirent en Hollande, au Maroc et dans l'Empire ottoman. L'inquisition se poursuivit jusqu'à son abolition en 1821 au Portugal et en 1834 en Espagne. Le décret d'expulsion des Juifs d'Espagne fut officiellement aboli cinq siècles après sa promulgation.

Les études en génétique ont montré que 20% de la société espagnole et de la société portugaise avaient une ascendance juive.

Ce ne furent pas tous les Juifs qui quittèrent la Péninsule ibérique. Certains temporisèrent espérant des jours meilleurs, d'autres se soumirent au décret pour éviter les persécutions et s'assimiler à la société environnante. Les études en génétique ont montré que 20% de la société espagnole et de la société portugaise avaient une ascendance juive. Encore aujourd'hui, il est possible de reconnaître des noms espagnols d'origine juive tout comme Franco, Castro ou Funès...

Fournie par David Bensoussan

Timbre à l'effigie de Dona Gracia Mendoza qui se consacra à l'émigration clandestine des marranes du Portugal

Dans les pays arabes, il y eut des massacres de communautés juives entières durant la dynastie almohade au XIIe siècle. Les conversions forcées existèrent également. Ainsi et à titre d'exemple, en 1276, à la suite d'émeutes, le sultan Yakoub Ben Youssouf décida de déporter une partie de la population juive, ceux qui ne voulurent pas partir se faisant musulmans. Les Bildiyyine ou Mouhajiroun étaient des Juifs de Fès convertis à l'islam. Ils constituèrent une caste séparée tout comme les familles chérifiennes ou les familles musulmanes exilées d'Andalousie. Encore à ce jour, un certain nombre de musulmans de Fès portent des noms juifs ou des noms typiques d'une ascendance juive tout comme Bennis et Benchekroun.

Par ailleurs, il a existé un royaume juif au Touat dans le Sahara jusqu'au XVe siècle et nombre de tribus sahariennes ont une ascendance juive. En outre, les Fallasha Moura, qui sont des Juifs éthiopiens (Flallashas) convertis au christianisme demandent d'émigrer en Israël.

Bien que beaucoup de pays arabes ne veuillent pas le reconnaître, certains comme le Maroc admettent que le départ des Juifs a laissé un grand vide sur le plan de la culture, de la musique, de l'humour et de l'économie.

Dans l'ouvrage Don Quichotte de Cervantès (rédigé en 1605), un personnage se refuse d'apprendre à lire parce que : « Les choses écrites sont des chimères qui envoient les hommes au bûcher. » On pourrait inférer qu'aux yeux de l'Inquisition obsédée par la persécution d'hérétiques de Juifs et de Marranes, une personne érudite ou même alphabète pouvait être suspecte. Il ne fait pas de doute que l'absence de liberté de pensée a nui au développement et au progrès des sociétés portugaise et espagnole malgré les retombées lucratives de la découverte de l'Amérique. Aujourd'hui, l'Espagne et le Portugal offrent la nationalité aux sépharades originaires de la péninsule ibérique pour réparer les torts commis, mais aussi pour bénéficier de l'apport d'une population industrieuse dont l'absence a fait grand défaut à l'épanouissement de leur pays. Bien que beaucoup de pays arabes ne veuillent pas le reconnaître, certains comme le Maroc admettent que le départ des Juifs a laissé un grand vide sur le plan de la culture, de la musique, de l'humour et de l'économie.

The time chart history of Jewish civilization, Trudy Gold, London Jewish cultural center

La survivance juive en dépit des persécutions est un miracle. Seule une minorité est restée fidèle à l'exigeante foi des ancêtres et s'est identifiée à la difficile destinée du peuple juif. Certaines personnes qui découvrent leur ascendance juive retournent au judaïsme ou émigrent en Israël comme c'est le cas pour les Marranes du Nord du Portugal ou encore pour les personnes qui découvrent que leurs parents leur avaient intentionnellement caché leur origine juive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Quant aux musulmans ayant des antécédents juifs, ils n'oseraient remettre en question leur identité religieuse, car l'apostasie est en principe passible de peine de mort. Il n'en demeure pas moins que beaucoup de personnes d'ascendance juive, qu'elles soient chrétiennes ou musulmanes, ne sont pas indifférentes à leur passé.

Pour revenir au verset 37-13 d'Isaïe qui prédit que la fin des temps sera marquée par le rassemblement des exilés : « Alors arriveront ceux qui étaient égarés dans le pays d'Assyrie et des éconduits en terre d'Égypte », Maimonide en fait l'interprétation suivante : les termes Assyrie et Égypte ont un double sens, signifiant également bonheur et détresse. Ainsi, aux temps messianiques, ceux qui ont été éloignés du judaïsme pour des raisons de facilité, tout comme ceux qui ont été éloignés en raison de contraintes et de persécutions reviendront rendre hommage à l'Éternel dans la ville sainte de Jérusalem.

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