Dave Hamelin

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Quitter « Montréal la festive » pour « Toronto la prude »

Publication: 14/04/2012 09:03

Eight and a Half est un supergroupe composé de Dave Hamelin et Liam O'Neil (anciens membres des Stills) ainsi que du batteur Justin Peroff (de Broken Social Scene). Puisque ce dernier était déjà établi à Toronto, les deux Montréalais ont quitté la Belle Province pour s'installer dans la Ville-Reine. Comme le relate Dave Hamelin ci-dessous, cette décision ne fut pas facile à prendre.

Je suis né à l'Hôpital général de Montréal, situé sur la luxuriante avenue des Pins, il y a 31 ans. J'ai donc pris mes premières bouffées d'air frais tout près de l'emblématique Mont Royal. J'ai grandi dans un foyer bilingue et - à mon grand regret - je n'ai eu d'autre choix que de fréquenter l'école francophone d'une commission scolaire catholique, de la maternelle jusqu'au secondaire. Étais-je passionné par la langue française ? Non. Étais-je fier que mes meilleurs amis s'appellent Guillaume ou Yannick ? Pas particulièrement. Mais mes parents ont tenu à ce que je devienne à moitié francophone, car mon père en était un « vrai de vrai ».

Mon paternel a appris l'anglais à l'âge de 18 ans, après avoir passé une bonne partie de son adolescence à errer dans les rues du quartier Hochelaga-Maisonneuve et se demander s'il avait un avenir dans cette ville. J'ai donc accepté mon sort et joué au hockey avec Guillaume et Yannick. J'ai tout appris sur le Québec et le manque de respect du reste du Canada envers sa minorité la plus importante. Sans blague, j'ai fini par comprendre une certaine réalité sociale, car mon père a craint de perdre son emploi pour cause de « francophonie » jusqu'à sa retraite. La moitié de ma parenté se méfiait de l'autre moitié, et craignait d'être transformée, durant la nuit, en une horde de robots mangeurs de beignes à la vie sexuelle inexistante.
Pour leur part, il est vrai que les Canadiens anglais sont friands de tout qu'on peut trouver chez Tim Hortons. Ils ne supportent pas de voir quelqu'un cuisiner et fumer une cigarette en même temps. Ils préfèrent la poignée de main aux « becs » sur les deux joues. Mais enfin, je ne voulais pas passer le reste de ma vie dans un microcosme culturel à boire de la 50 et manger de la poutine. J'étais ambitieux et je voulais plus d'options.

C'est ainsi que j'ai passé la seconde moitié de ma vie à me tenir sur le boulevard Saint-Laurent avec une bande d'Anglos et quelques autres « bilingues » dans mon genre, en prenant grand soin d'éviter Pierre Falardeau. J'ai laissé tomber les Yannick et les Geneviève pour Jason, Sean ainsi que Tim et Liam (qui ont fondé The Stills avec moi). J'ai habité très brièvement à New York, puis j'ai parcouru le monde en tant que musicien.

Ne me méprenez pas : je crois à la Nation québécoise, j'ai même voté pour le Bloc à quelques reprises. Je suis un Montréalais dans l'âme et je n'avais jamais pensé quitter un jour cette ville qui nous a donné la rôtisserie Portugalia et l'humour de Rock et Belles Oreilles.

Bref, il m'a été extrêmement pénible de déménager dans la capitale de l'ennui, l'épicentre des têtes carrées, cette véritable Némésis qu'est Toronto. Mais j'ai réussi. Il le fallait, pour lancer ma nouvelle formation Eight and a Half.
Mon déracinement s'est produit très rapidement, un peu à la manière d'un bandage adhésif que l'on arrache subitement. Je n'ai rien vu aller. J'ai probablement juré un million de fois que je ne ferais jamais rien de tel. Et pourtant, j'ai chargé un camion et quitté la police de la langue, les tam-tams, GrimSkunk et la vie nocturne de la Main. Après tout, Toronto n'est-elle pas la cité où les rêves deviennent réalité, où les gens deviennent riches et envoient leurs enfants dans des écoles privées?

Pendant un petit moment, les choses ont été laborieuses. J'ai eu la chance de poser mes valises au beau milieu d'une communauté artistique « tissée serré », gravitant autour du collectif Broken Social Scene. Or je ne parvenais toujours pas à me défaire de mes préjugés envers une ville que je ne comprenais pas. Plus d'une fois, j'ai crié des « va chier mon câlisse » et « check ta crisse de face » aux automobilistes, barmen et policiers qui me déplaisaient.

Heureusement, Jimmy (Shaw), Emily (Haines), Kevy (Drew) et mon collègue Justin ont passé l'éponge sur mes nombreuses sautes d'humeur. Ils ont été si compréhensifs que je me suis demandé s'ils n'étaient pas devenus élitistes eux aussi. S'étaient-ils donné la mission paternaliste d'éduquer le gros bébé que j'étais ?
Peu à peu, j'ai compris que personne à Toronto ne déteste Montréal comme les Montréalais détestent Toronto. Il est vrai que les accolades amicales y sont un peu moins vigoureuses. Par contre, les gens ne sont pas aussi coincés au plan identitaire, sans doute parce qu'ils n'ont pas vécu les interminables débats politiques propres au Québec. Toujours est-il que des inconnus me sourient quand je prends mon café et me demandent comment va la vie.

Je me sens émotif au moment d'écrire ces lignes, car j'ai bu quelques consommations. En tout cas, sachez que j'ai fini par aimer Toronto. Je tiens à remercier ses habitants de m'avoir si bien accueilli. Serai-je ici pour encore 10 ans ou 10 secondes ? Je n'en sais rien, mais j'apprécie pleinement mon séjour.