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<em>Soumission</em> de Michel Houellebecq: tragédie tranquille

11/02/2015 11:50 EST | Actualisé 13/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

À mes fidèles lecteurs de polars: cette semaine je vais vous décevoir. J'ai choisi d'écrire sur le récit de Michel Houellebecq, Soumission, qui n'est pas un polar, à peine un roman d'anticipation.

L'idée, bien présomptueuse, de vous faire croire que cette chronique est exhaustive ne m'effleure même plus! C'est ici que le mot recension prend tout son sens, car une analyse de Soumission de Michel Houellebecq en deux petites pages est saugrenue. L'œuvre est beaucoup trop complexe pour y souscrire.

style="float: Soumission n'est pas un roman islamophobe (avec la folle envie d'ajouter : bien au contraire!). C'est davantage un récit qui se tourne contre l'univers dont il est issu : l'Occident et les individus qui y vivent, mollement. François est professeur à l'université Paris 111. Il enseigne la littérature et est spécialiste de l'auteur J. K. Huysmans. Nous sommes en 2022 et le second tour des élections présidentielles voit s'affronter deux finalistes que l'indifférence des électeurs n'avait pas anticipés : de l'extrême droite, le Front national de Marine Le Pen, et le parti modéré de la Fraternité musulmane. Effrayés de ce résultat, les partis traditionnels manœuvrent pour s'octroyer quelques morceaux de pouvoir, ce qui donnera, lors du second tour, la majorité au parti musulman. Dès ce moment, les changements dans la société française seront notables et irréversibles.

Dans le récit, la laïcité, devenue caduque parce que non défendue, n'oppose aucune résistance à la montée en puissance d'un parti musulman et se retourne plutôt contre l'apathie citoyenne. Cette prise de contrôle de l'État français prend cependant des allures de tragédie tranquille. La Fraternité est un parti modéré, mais la soumission est bien réelle et s'affirme plus profonde que ce qui est simplement suggéré.

La prise de pouvoir (sur)naturelle et démocratique d'un parti musulman est un prétexte qui, d'une part, sert à exacerber les peurs que suscite le monde arabe et, d'autre part, vient cadenasser la cinquième république et un environnement laïque que l'on croyait pourtant acquis.

Houellebecq profite de ce roman d'anticipation pour revisiter ses plus chères thématiques : les échecs du monde de l'éducation, qui a créé une kyrielle de diplômés pour bien peu de gens éduqués, ainsi que l'univers social qui se fissure à mesure que les réseaux sociaux prennent de l'importance. Soumission est surtout une critique virulente de l'homme contemporain, qui n'est plus juste un consommateur; il devient LE produit du consumérisme. Cet homme, représenté par le narrateur, est réduit à l'état d'objet et se soumet à cette dévalorisation. Sa vie entière est l'histoire d'une dépossession. Sa thèse de doctorat sera ainsi le summum de son existence. Par la suite, les idées comme les valeurs, les envies comme les bonheurs vont se réduire comme La Peau de chagrin. Peu importe de quel côté il se tourne, il ne trouve plus la motivation pour lutter contre un monde qui lui est étranger, tant il l'intéresse peu. Il ne s'est pas reproduit, ses conquêtes sont passagères et il n'a aucune réelle relation avec ses semblables. Il n'est ni concerné par la mort de sa mère (L'Étranger) ni par celle de son père (Plateforme). À travers cette existence un peu vaine continue cependant à vivre Huysmans, ce qui n'est pas sans rappeler Fahrenheit 451. S'il y a une soumission au pouvoir et à la religion musulmane, il y a aussi dans ce roman un très fort appel à la rébellion contre... le romantisme décadent!

Là où les auteurs hollywoodiens auraient inventé un héros qui trouve en lui les ressources pour en découdre et triompher, l'auteur français met en scène un individu lambda rattrapé par sa médiocrité individuelle, une simple voix fluette dans l'indifférence collective.

François, le narrateur, est un pur produit du mouvement hippie, de l'amour libre, mai 68, ni dieu ni maître, etc. Sa vie est un exemple du degré zéro du non-engagement. Son unique fréquentation stable et persistante est l'œuvre de l'auteur qu'il a choisi pour faire sa thèse d'études. Sa vie est modelée sur celle d'un auteur d'un autre siècle. Il vit une certaine recherche mystique qui n'aboutit sur rien parce qu'elle est construite sur des valeurs surannées. Mais s'il y a quelque chose qui transparaît à travers ce narrateur dépressif, c'est l'amour des femmes.

Ce qui nous emmène vers ma conclusion, qui, pour les plus connaisseurs de l'œuvre de Houellebecq, va peut-être surprendre : Soumission est un roman qui fait un appel du pied aux femmes à prendre, sinon le pouvoir, du moins le contrôle, là où les hommes ont échoué. Puisqu'il n'est pas musulman, François ne peut plus enseigner. Il est mis à la retraite anticipée. Pour éviter toute velléité de révolte, la pension est substantielle. Il demeure cependant une misérable victime parce que La Fraternité musulmane va exercer la majorité de ses changements sur le dos des femmes qui seront les véritables martyres du nouveau mode de vie. Ainsi perdent-elles le droit de se vêtir comme bon leur semble; elles n'ont plus le droit de travailler ni de s'exprimer autre part que dans la cuisine et la chambre à coucher. Si l'ensemble des thématiques du roman est un réquisitoire contre l'homme occidental, il s'y trouve en sous-ligne un vibrant plaidoyer pour les femmes, qui deviennent les gardiennes de notre conception du monde.

Malgré ses airs de vieux sorcier, Michel Houellebecq n'est pas un mage. Soumission se déroule en 2022, soit près de 200 ans après la préface de Cromwell (1827) où Victor Hugo théorisait le mouvement romantique, qui ne nous a plus quittés. 2022, qui est une année d'élections présidentielles en France, un point de bascule important et peut-être un peu d'espoir que cette date pas si lointaine marquera enfin la rupture avec le spleen romantique de l'Occident. Dans le contexte, l'attentat de la revue satirique Charlie Hebdo aura-t-il été la pierre de trop dans La Mare au diable?

Passionnant, croyez-vous? Bien plus encore. Des écrivains, de vrais, racontent des histoires, interrogent, posent des constats, peignent des sociétés et, parfois, nous mettent le nez là où ça pue!

Michel Houellebecq, Soumission, Éditions Flammarion. Janvier 2015. 300 pages.

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