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Wikileaks tuera-t-il Wikipédia, ou qui au juste menace nos libertés?

16/11/2014 11:53 EST | Actualisé 16/01/2015 05:12 EST

Titre provocateur s'il en est un mais qui cache une bien triste réalité: la collaboration est actuellement offerte en sacrifice à l'autel de la sécurité des données et des applications... Finie l'utopie du Web 2.0, de l'espoir de changer le monde tous ensemble dans un vaste élan de prise de parole et de collaboration. De changer les entreprises, leur hiérarchie et leur domination du capital sur le social. Finis ou presque le grand espoir du logiciel libre et ouvert qui ferait économiser des milliards aux gouvernements. Presque finie aussi la grande illusion de la fin de la corruption par l'ouverture des données publiques...

Pourquoi Wikileaks versus Wikipédia ? Eh bien laissez-moi vous raconter une courte histoire. À la suite du passage de Jimmy Wales à Montréal en 2010 dans le cadre de la conférence webcom, en tant que celui qui l'ai invité à prendre la parole, je suis resté en communication avec lui et en excellents termes. Lors de l'apparition de Wikileaks et de son fondateur Julian Assange, j'ai écrit à Jimmy pour lui demander s'il serait intéressé à partager une tribune avec M. Assange dans le cadre d'un futur webcom.

Sa réponse a été virulente... «Jamais», m'a-t-il répondu en poursuivant: «Assange est la plus grande menace à la liberté sur le web et il n'est qu'un agent provocateur et ne croit pas à ce que nous soutenons.» Ouf!!! Sur le moment, j'ai figé ! Celui qui publie les secrets que nous cachent nos gouvernements serait un traître, un paria ?

J'ai pris du temps à comprendre la réaction de Jimmy Wales... Au début, je croyais qu'il faisait une sortie contre l'anti-américanisme d'Assange... Mais avec le temps, j'ai fini par comprendre que son aversion avait des racines ailleurs... Aux racines mêmes du travail des volontaires associés à son entreprise collaborative: Wikipédia.

Car Wikileaks, la chasse à Assange et son «internement» à l'ambassade d'Équateur à Londres, les révélations de Edward Snowden et sa fuite qui aboutit aussi à un «internement» en Russie et tout le cirque politico-juridico-médiatique, au lieu d'aider le Monde 2.0 en éclosion a plutôt contribué à son engloutissement graduel. Tous les deux, sans le vouloir ou pas, ont levé un lapin utile de un: aux gouvernements et de deux: aux firmes de sécurité informatique.

Faut pas croire que la NSA, les gouvernements et surtout tous les Symantec de ce monde n'ont pas profité de Wikileaks (voir ci-dessous). Assange et les autres ont été le prétexte en or pour que tout ce beau monde pour resserrer en douce le contrôle sur la parole publique et ils vous tiennent maintenant, non pas par les c.... mais par vos données et attention ! En plus ils tentent de vous convaincre que c'est la faute aux hackers et que vous devez, coûte que coûte, vous protéger. Un discours qui fait recette: jamais les conférences sur la sécurité informatique, la sécurité des données et l'infonuagique n'ont été aussi populaires et courues avec parfois comme invités-surprise, Snowden ou Assange...

Dans un monde ouvert et rose de participation collaborative, de publication de milliards d'informations et de données, dans l'ère du Big Data, les grandes puissances politiques, militaires et financières se devaient de réagir. Ils ont bien tenté et tentent toujours de s'en prendre à la neutralité du Net et ensuite à son universalité et oui, avec les NSA de ce monde, ont fouillé dans les données. Mais le moyen le plus insidieux pour contrôler le Web commercial a été d'instiller la peur de la sécurité des renseignements personnels, comme on peut le constater dans le graphique ci-dessous récemment publié par Pew Research et surtout si ces derniers sont dans un «immatériel nuage» menacé au gré des vents...

Les compagnies et les consultants en sécurité informatique n'ont jamais été aussi populaires et riches et s'en frottent aussi bien les mains que les dollars. Voici d'ailleurs un exemple:

«Symantec Corp. (NASDAQ: SYMC) today reported the results of its fourth quarter and fiscal year 2013, ended March 29, 2013. GAAP revenue for the fiscal fourth quarter was $1.748 billion, up 4 percent year-over-year and up 5 percent after adjusting for currency. For the fiscal year, GAAP revenue was $6.906 billion, up 3 percent year-over-year and up 5 percent after adjusting for currency» (source)

Et la faute en revient en partie à des gars comme Assange et Snowden qui ont fait l'apologie de la paranoïa identitaire et virtuelle et la promotion de réseaux alternatifs comme Tor et de chemins tortueux comme la «Slik Road», un des multiples autres Internets, mais aussi en publiant cet assourdissant manifeste de la résistance à tous ceux qui nous espionnent, Big Brother en tête...

collectif

Il s'agit, bien entendu, du collectif « Menace sur nos libertés : Comment Internet nous espionne, comment résister» commis par Julian Assange, Jacob Appelbaum, Andy Müller-Maguhn et Jérémie Zimmermann.

Manifeste qui a été suivi d'un documentaire de Laura Poitras dont tout le monde parle ces jours-ci, soit Citizenfour et dont voici la bande-annonce:

Je fais mon mea culpa. J'ai fait partie pour un temps de cette mouvance... Jusqu'à écrire ce billet intitulé: «Nous sommes en guerre avec des armes d'accumulation massive sur Internet». Je me basais alors sur les précédents comme les «whistleblowers» de l'administration américaine depuis les années 60, en particulier Daniel Ellsberg et les fameux Pentagon Papers sur la guerre du Vietnam. Mais nous sommes 2014 et la situation n'est plus la même.

Et depuis, je déchante... De plus en plus, avec la cyber-criminalité, la cyber-guerre que se livreraient déjà les grands États, la cyber-intimidation et toutes les autres cyber-déviances réelles ou prétendues, avec toutes ces voix qui s'élèvent pour l'Internet soit balisé et encadré, plus personne ne parle de collaborer, de créer et maintenir la plus vaste encyclopédie universelle, de créer un monde meilleur grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la communication. Tout le monde tente de s'approprier les dépouilles de l'Utopie qui est morte un peu beaucoup après le «Yes we can».

Aux É.-U., les républicains, maintenant majoritaires aux deux chambres utilisent Twitter, Facebook, YouTube, Instagram et bien d'autres plates-formes, non pas pour le bien de leurs concitoyens ou électeurs, mais actuellement pour forcer l'utilisation de la «voie rapide» et s'en prendre à la neutralité du Net. Un extrait de ZDNet.fr:

«Aux É.-U., le combat autour de la neutralité du net continue entre les partisans des « voies rapides » (comprendre, les fournisseurs d'accès) et les défenseurs d'une application stricte de la neutralité du net (représentés notamment par des aBcteurs tels que Netflix et autres fournisseurs de service). La FCC, qui a été contrainte de remettre en question sa régulation sur le sujet suite à une décision de justice, a fait face à une véritable déferlante de commentaires sur son site depuis l'ouverture de la section consacrée à ce sujet. La FCC s'était en effet déclaré favorable à la mise en place de « voies rapides » permettant aux fournisseurs d'accès de faire payer pour bénéficier d'un accès « premium » et de meilleurs débits.»

Au revoir le Web accessible à tous et sur une base égalitaire, adieu la collaboration basée sur le partage de l'information libre de droits. Je les vois s'activer gaiment à creuser un fossé encore plus grand entre les riches et les pauvres et à faire triompher le clientélisme... Je vois se restreindre le libre-échange des idées, la liberté de parole, la liberté de publier, la liberté d'opinion, la liberté d'exister et de collaborer entre nous et au-delà des frontières physiques, virtuelles et idéologiques et ce, dans l'univers virtuel du Web et des Internets au profit des fournisseurs d'accès Internet et de la grosse machine sécurité, privée ou d'État. On conspue les Chinois pour leur censure et l'érection d'un pare-feu national, mais au moins, ils ne s'en cachent pas eux...

Finie la douce utopie du Cluetrain Manifesto et ensuite du Web 2.0 issu des fumées blanches d'un FooCamp chez Tim O'Reilly.

C'est là que je comprends la menace qui pèse sur Wikipédia et toutes les autres initiatives démocratiques de participation citoyenne et de collaboration de masse. Que je comprends ce que voulait dire sans le dire Jimmy Wales... En 2014, tout le monde sur le Web et dans la vie cherche à se prémunir contre quelque chose ou contre quelqu'un avec le sentiment de la perte imminente... Perte de données, perte d'identité, perte de liberté.

Pourtant, nous cherchons en vain à protéger cette liberté... Mais qui au juste menace le plus cette dernière???

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