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Un jour de chance

13/09/2014 08:28 EDT | Actualisé 13/11/2014 05:12 EST
Burazin via Getty Images

Bang ! Encore une fois, un homme vient tout juste de se jeter sur le capot de notre voiture. C'est pas du nouveau, mais ça surprend toujours un peu. Mon partenaire, toujours aussi nerveux, fait presque une embardée sur le trottoir.

- C'est quoi ça !

Le bonhomme frappe à grands coups sur le toit de la voiture, comme si on n'avait pas pu le voir

- Constables, j'ai été battu.

Ça aussi, ce n'est pas du nouveau, on est sur la Main. S'il y a un endroit dans toute la ville ou il y a le plus de tapes sur la gueule au pied carré, c'est bien ici. Il faut dire que cette fois, c'est plus qu'une claque qu'il a mangé. Je dirais tout un assortiment de tapes. Notre gars saigne du nez autant que de la bouche, son œil droit enfle à vue d'œil. Sa chemise déchirée sort de son pantalon, presque coupé en deux.

- J'ai pu mon portefeuille constable. Les deux gars me l'ont volé.

C'est étonnant non ? Bien sûr qu'il n'a plus de portefeuille, ce sont des voleurs. Alors, direction l'hôpital St-Luc où je prends le rapport avec les détails qu'il me donne. C'est à dire très peu. Ça aussi, ça ne surprend pas. Il était là pour les filles et il n'a pas vu les gars. Il fait maintenant partie des gogos qui se font taxer pour la visite guidée et qui ne sont pas chauds à l'idée de témoigner.

- Y a-tu des chances de retrouver mon portefeuille ?

- Pas sûr, non.

Cette fois, il baisse la tête. Il doit commencer à penser à ce qu'il va dire à sa femme quand il va revenir à la maison.

On a à peine fini avec notre bonhomme que le répartiteur nous envoie dans le poste 34, juste à la frontière nord du secteur. Cette fois, c'est pour un chien dangereux. Daniel part comme si le diable lui courait après. Je crois que ce bonhomme a deux vitesses: arrêté et hors contrôle. Il ne nous faut que trois minutes pour être sur les lieux.

Effectivement, il y a un chien, un gros chien, un berger allemand tout gris et noir, les poils dressés et la queue basse. Le molosse nous attend les crocs sortis, pas sûr qu'il veuille discuter.

- Bon... J'appelle la patrouille.

Je sors de la voiture et ramasse notre barre à chien. En fait, c'est un grand tuyau de métal avec une corde à l'intérieur. L'outil sert à ramasser les chiens voulant bien se faire ramasser. La dernière fois que j'ai fait ça, le chien a bouffé la corde. Celui-là non plus, pas sûr qu'il va apprécier. Alors, me voici à parlementer avec le chien, à tenter de l'amadouer, à lui faire comprendre que j'ai aussi peur que lui, que j'aime les chiens, qu'il n'y a pas de danger. Et tout à coup, je me retourne du côté de Daniel pour l'apercevoir nous pointant tous les deux avec son revolver.

- Tu me fais quoi là ?

- Ben...

- Tu vas-tu tirer s'il saute ?

Je réussis finalement à lui faire entendre raison, j'ai moins peur du chien que de lui. Alors je m'assoie tranquillement par terre et le chien vient faire de même, juste à mes côtés. On est là à regarder Daniel qui, bien sagement, reste à une distance prudente. Je peux comprendre, il ne nous est pas très sympathique.

La patrouille s'amène finalement dans un bruit de ferraille, les deux vieux flics regardent le clébard avec peu d'entrain. C'est donc à moi de faire monter l'animal dans la boite arrière. Le chien me suit gentiment et se couche même sur le plancher, certain qu'il doit appartenir à quelqu'un ce chien. Je flatte l'animal une dernière fois avant de refermer la porte, je n'arrive pas à m'habituer, ça me crève toujours le cœur ces trucs-là.

- On va porter ça à la SPCA, vous venez avec nous autres ?

- Non... trop d'appels.

En fait jusqu'aux aurores, la vie ne s'arrête pas. Au petit matin, je patrouille lentement sur la Catherine, surtout près la discothèque La Grande où habituellement, un tas de taxis attendent les dernières putes, travestis et clients qui étirent leur nuit. Mais là, ça me semble tranquille. En fait, mon attention est attirée par une vieille décapotable rouge et surtout par les deux jeunes filles qui sont à l'intérieur. Je m'arrête et sors de l'auto pour causer un peu. Elles me racontent être avec des amis qu'elles ne connaissent que depuis une heure.

- Vous connaissez leurs noms ?

Les filles n'en sont pas certaines. Je fouille la voiture à tout hasard, y trouvant sous le siège du conducteur un revolver jouet. Puis un autre dans le coffre à gants. Les filles me regardent toutes étonnées. Tout à coup, mes deux larrons arrivent à la hauteur de la voiture, ils semblent passablement nerveux. Je leur demande alors leurs noms et quelques détails. Puis je pose la question piège.

- Avez-vous des petits frères ? Jouez-vous encore aux cow-boys ?

- Pourquoi?

Sourire en coin, je montre mes découvertes aux deux bonshommes.

- Quelqu'un doit planter des revolvers jouets dans les voitures.

Rapidement, Daniel vient me parler d'une description venant d'être donnée à la radio par la S.Q : «Deux gars, une voiture rouge décapotable et un viol.»

J'en ai assez. Les deux jeunes se ramassent rapidement à l'arrière de la voiture.

- Tu as une idée pourquoi je vous embarque ?

Le jeune chauffeur baisse la tête et murmure un truc que je ne comprends pas immédiatement, il doit se reprendre à deux fois pour le répéter.

- C'est nous autres, l'affaire sur la Rive-Sud, c'est nous autres.

Daniel demeure interdit, les deux gars nous font des aveux complets. Les filles prennent le chemin du poste, elles seront de bons témoins. Nos suspects se retrouvent derrière les barreaux. Pour le reste, l'enquêteur n'aura qu'à porter les accusations. Daniel me regarde avec un large sourire et lance joyeusement.

- Les filles doivent être heureuses de nous avoir rencontrés, hein?

C'est comme ça que par hasard, nous avions évité à deux jeunes filles un sort malheureux... C'était ça aussi la police.

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