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Un bel après-midi, une belle bagarre

05/04/2014 08:42 EDT | Actualisé 05/06/2014 05:12 EDT

1976. Le quart de travail tire à sa fin, nous sommes à la fin d'un bel après-midi d'été. La chaleur est au rendez-vous et les appels nous font faire des va-et-vient entre l'île Sainte-Hélène et le centre-ville. Comme à son habitude, Daniel conduit trop rapidement, c'est son style. Je ne lui parle pas beaucoup, il a beau être mon partenaire, c'est quand même le directeur du poste qui me l'a imposé. Personne ne veut travailler avec lui, il est trop bavard, trop nerveux, trop étourdi trop tout quoi! Mais bon, j'ai promis de veiller sur lui.

Nous sortons justement d'une promenade à tombeau ouvert entre l'île et l'hôpital Sainte Jeanne d'Arc, avec une grosse madame cardiaque. Des appels comme ça, quand il fait chaud, on en a à la pelle. C'est à croire que tous les cardiaques de la ville viennent tester leur cœur à La Ronde. Je n'ai pas fini de rendre des comptes au répartiteur qu'il nous envoie sur la rue Dorion, pour une personne malade. C'est malheureusement Daniel qui conduit et ce n'est pas de la petite bière. Tel un obus, l'auto file entre les voitures sur la rue Ontario et nous voguons allégrement vers l'adresse, tant et si bien que dans l'enthousiasme du moment, on la dépasse un peu.

Voici déjà mon énigmatique partenaire dehors à grimper un escalier en colimaçon, datant du début du siècle. De mon côté, je suis plutôt attiré par un couple sur la galerie voisine. Une femme tente de fermer sa porte, tout en me faisant des signes désespérés. L'homme a une bonne voix et j'entends :

- T'as l'air folle hein!

Paniquée, la jeune femme me fait signe de monter. Je grimpe donc un escalier similaire, pas en meilleur état.

- Constable, c'est mon mari et il n'a pas le droit de venir ici. La cour le lui...

- Ta gueule la folle.

Oups, je sens que ça va se corser. Daniel est toujours à la recherche de la personne malade, il n'a pas encore compris que l'appel n'est absolument pas pour ça. Je m'approche de l'homme qui serre les poings.

- C'est vrai que vous ne devez pas être ici?

L'homme recule vers la rambarde en position d'attaque. Je ne le regarde pas dans les yeux, je continue à l'approcher, me plaçant juste à ses côtés, le regard vers l'horizon. J'imagine pouvoir faire tomber la tension.

- Ouais, pis c'est pas toi qui vas me faire descendre.

Il n'a pas terminé sa phrase que je l'agrippe par le chandail et le pantalon. Il se retrouve en équilibre précaire sur une rambarde branlante.

- Bon, je vais te faire comprendre la vie... Tu pars tranquillement ou je te laisse tomber et tu te fracasses le cou.

L'homme qui n'a pas prévu le coup ne peut qu'acquiescer. Je le remets donc sur pieds. Tout se finit bien! Mais non, une fois bien installé, le voici qui me saute dessus en disant:

- Essaye de me descendre maintenant.

S'en suit une bagarre mémorable, poings, pieds, dents, tout y passe. Daniel vole à mon secours. Malheureusement, il s'interpose au moment ou je lance un side kick vers l'estomac de mon bagarreur. Mon pauvre partenaire s'écrase comme un sac, je viens de lui péter le genou.

Au bas de l'escalier vermoulu, je réussis finalement à culbuter mon bonhomme qui se retrouve tête première sur le ciment. Le temps de passer les menottes, il est poussé sans ménagement à l'arrière de la voiture. Je dois avouer l'avoir assez sonné. De mon côté, j'ai quelques bleus et une chemise en moins. Daniel se tord de douleur et la mauvaise nouvelle sera que je le perdrai pour au moins trois semaines... Je tente de paraître déçu, mais il n'est pas dupe.

Quelques mois plus tard, je serai à la cour pour cette cause et les premières paroles de ma gentille victime seront:

- C'est lui le constable qui a battu mon mari!

Ils avaient sûrement repris leur vie commune... C'est aussi ça la police.

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