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Une vie d'enquêteur spécial

07/02/2015 08:14 EST | Actualisé 09/04/2015 05:12 EDT

Il y a selon moi deux sortes de gens : ceux qui font leur job, admettent les règles et font ce qu'ils ont à faire et les plus fous, ceux qui foncent sans se soucier des conventions parfois ridicules.

Quand un officier supérieur te dit: «Moi, j'ai très bien réussi mes enquêtes, même si je portais une cravate». Il veut te dire : j'ai fait du bon boulot sans faire de zèle. Cette façon de faire permet de ne pas se faire asticoter, de monter en grade, gravir les échelons, se faire voir et se faire des contacts. Plusieurs de ces flics ont monté des enquêtes bien simples en épingle. «Vendre sa salade». Combien de fois ai-je entendu cette phrase? Je répondais invariablement: «Quand les résultats sont là, nul besoin de vendre la salade, elle se vend d'elle-même.»

Pour les plus fous, il reste les perquisitions souvent spéciales, les arrestations loufoques, les rencontres intéressantes, le succès des enquêtes au-delà des espérances, des amitiés qui ne mèneront pas aux grades supérieurs.

Arrêter un train en grimpant sur les rails, sauter de balcon en balcon au 23e étage, arpenter le métro de station en station pour retracer un fugitif dangereux, suivre un voleur de banque aux toilettes et le plaquer contre un urinoir, s'attaquer à des hommes armés de pistolet, passer 16 à 20 heures à perquisitionner, plus 6 à 7 heures à rencontrer tes accusés et faire la paperasse. Accepter de monter des dossiers que les autres refusent. Accepter de continuer des dossiers qui appartiennent à un autre enquêteur, car il n'aime pas terminer tard et finir par des dizaines de condamnations. Ça, ce n'est pas pour te faire monter en grade, juste à te faire dire que tu coutes cher en temps supplémentaire.

Posséder des sources d'informations que ton service doit payer n'est pas pour aider. À moins de faire partie de l'élite, les hommes de section, ceux qui viennent voler tes informations et tes informateurs. Je l'ai vécu, mais ceux qui ont tenté de jouer à ce jeu ont ressenti une grande gêne lors de nos rencontres en public. Des voleurs restent des voleurs. S'approprier le mérite des autres, c'est du vol, malheureusement, c'est aussi très humain dans ce département.

Tenter de réhabiliter des gens, servir de modèle, trouver des meubles, accepter de prêter 20 $ sachant qu'ils ne te reviendront pas, se battre avec des juges qui n'ont pas de temps ou de volonté d'écouter. Consoler des victimes d'agression, les accompagner et les soutenir. Ça non plus, ce n'est pas un moyen de monter en grade. Quand ton directeur te dit : «Vous n'êtes pas un travailleur social!» Alors que suis-je?

Dans mon ex service de police, nous étions quelques enquêteurs à travailler de cette façon et aucun n'est devenu officier supérieur. Nous n'aurions pas été à notre place. «Il faut des carriéristes pour faire carrière». Nous ne l'étions pas. Par contre, nous suivions le même chemin et de la même façon. La voie de l'honneur.

Ce texte est inspiré de mes deux livres La main gauche du Diable et Le Lansquenet solitaire (paru dernièrement).

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