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Noël, c'est aussi la misère

23/12/2014 11:35 EST | Actualisé 22/02/2015 05:12 EST

1982. Poste 33, centre-ville de Montréal. C'est la nuit de Noël. Ici, tout le monde est mélangé. Je veux dire, les officiers, les policiers; personne n'est vraiment sur sa relève régulière. Une partie est en congé, l'autre le sera au jour de l'An.

Moi, je suis gâté, j'ai Jean Pierre comme lieutenant. C'est, je crois, après Denis, le plus nerveux des officiers. Il a tellement peur que les hommes s'enivrent que dès qu'un robineux entre avec une bouteille de boisson, il va jeter le contenu dans l'évier. Comme si nous allions ramasser les fonds de bouteilles. Mais bon, on ne se refait pas.

J'ai pour ma part acheté une bouteille de vodka que je partage avec tous les gars qui entrent. Tout le monde aura droit à une once d'alcool, ce qui ne devrait pas affecter l'ordre moral! Par chance, Jean Pierre s'esquive prudemment au moment où je présente la bouteille. Il ne veut surtout pas être complice.

- Hey sarg... On met le gros Bernier dans quelle cellule ?

Ha oui, le gros, il a une chambre à l'année ici. Il n'est pas tannant, juste encombrant.

- La trois est libre.

Oui, même à Noël, les cellules se remplissent, pas croyable. J'ai deux gars qui viennent de passer l'alcotest; je devrais dire, qui n'ont pas passé. J'ai Thérèse, qui vient d'écraser le nez d'un client et une petite de 16 ans en fugue.

- Sergent...

- Oui Bernier !

- Ma bouteille est pas finie...

Je regarde la bouteille qui trône sur le tas de rebus et hausse les épaules. Il ne reste qu'une gorgée.

- Tiens...

Le gros homme sourit tristement et finit la bouteille.

- Joyeux Noël Sergent...

- Ouais, bon Noël Bernier.

Je ne me doutais pas que ce serait son dernier Noël. Quelques semaines plus tard, il se fera frapper par une voiture sur la rue St-Antoine. Il se dépêchait pour se rendre la soupe de la mère Bonneau.

Jean Pierre me prend à part, il semble terriblement stressé.

-Vous allez avoir un réveillon?

-Oui, c'est arrangé avec le studio. La moitié des gars à deux heures et l'autre à trois.

Je vois bien que ce n'est pas ce qui le dérange.

- Il va y avoir du vin ?

- Oui... un verre par homme.

- Je préfère ne pas y être...

- Bon... je te garderai une assiette.

Tiens v'la autre chose, ça brasse au comptoir. Mon tourne-clé fait des gestes de désespoir. Un joli petit couple se taloche à qui mieux mieux, sans se soucier de notre présence.

- J'peux vous aider ?

- C'est une ostie de folle !

Et paf, c'est reparti. Il nous faut être trois pour arrêter la danse. Le gars se ramasse avec une partie de la figure labourée par des ongles frais manucurés. Et pas moyen de la retenir, le grand Michel lui applique la prise du sommeil.

- Vous voulez porter plainte ?

Le gars me regarde et hausse les épaules.

- Ça fait 10 ans qu'on vit ensemble, pis toutes les fois qu'elle prend un coup, c'est la même crisse d'affaire.

On laisse la dame se calmer pendant que son ami va se laver le visage aux toilettes. Ils repartent finalement ensemble, tout comme ils étaient entrés. Je retourne donc à notre réveillon.

- Hey la police !

Tiens, la petite qui se réveille.

- Oui ma belle ?

- Ma mère a-tu appelé?

- Non, pas encore.

La jeune fille me regarde d'un air découragé.

- Tu as faim ?

Elle me fait un léger sourire.

- Attends, je reviens.

En fait, je laisse Michel lui faire une assiette de réveillon. Lui aussi est père de famille. Quand je repasse devant la cellule, la petite avale goulûment tout ce qu'il y a dans l'assiette. Pour une fois, elle sourit comme une enfant devrait le faire.

- J'ai téléphoné chez toi, ta mère s'en vient... Elle voulait attendre un peu. On dirait que tu n'es pas facile!

- Elle non plus.

- Oui, mais là, c'est Noël ! C'est peut-être le temps de se dire qu'on s'aime, tu ne crois pas ?

La petite baisse la tête, ça fait plus de 10 jours qu'elle n'est pas rentrée et je ne vais pas lui dire que c'est moi qui ai demandé à maman de la laisser poiroter un peu.

La jeune fille verse une petite larme, ho, la fatigue sans doute. C'est idiot comme ça use de ne pas avoir d'endroit pour dormir ou se laver et personne pour te dire je t'aime.

- Elle sera là dans 10 minutes... OK ma belle ?

- Ouais...

Tiens, au fond de la salle, Jean Pierre fait son apparition. Prudemment, il s'étire le cou pour être sûr que personne n'a un verre d'alcool entre les mains. Puis il s'amène rapidement au comptoir.

- Je viens de séparer un couple qui se chamaillait juste au coin de St-Laurent.

- Ha !

- J'te dis que le gars avait la face maganée, tout grafigné le bonhomme. Mais il voulait pas porter plainte.

- Qu'est ce que tu veux, c'est Noël JP.

Jean Pierre me regarde quelques instants, il hésite, pourtant il devrait être habitué à mon humour.

- Tu travailles encore demain avec moi ?

- Bien sûr...

- Ben... demain, c'est plus Noël. J'veux pas voir personne avec un verre.

Je le regarde droit dans les yeux, avant de répliquer.

- Tu n'en as pas vu non plus cette nuit !

Mon lieutenant hausse les épaules. Pour lui, je suis indécrottable. Il est corporatif et je suis humaniste, ça n'ira jamais de pair. Quelques années plus tard, il se fera montrer la porte pour un truc qui l'avait dépassé et pour lequel le département cherchait un coupable. La vie est ainsi faite.

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