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Qui se souvient de l'incendie de Calex?

13/07/2013 12:00 EDT | Actualisé 12/09/2013 05:12 EDT

Avant de commencer ce texte, je veux exprimer mes plus profondes condoléances à tous ceux qui sont touchés par cette tragédie innommable. Les mots n'y peuvent rien, ils apaisent peut-être.

À la suite de l'horrible catastrophe vécue à Lac-Mégantic, je me suis souvenu d'un drame évité de justesse: l'incendie monstre des raffineries Calex en 1967.

Dans le cadre de «Flic et confidences», j'aimerais que l'on se remémore cet événement qui aurait pu devenir une des grandes tragédies du Québec. Tentons de partager un bout du quotidien des pompiers et des policiers lors d'événements semblables.

Nous reculons quelque peu dans le temps, en 1967. Sur la rue Notre Dame entre la rue Haig et les rues bordant le futur pont-tunnel Hippolyte-Lafontaine, se trouvent des dizaines d'énormes citernes grisâtres remplies de mazout. Ces silos partent des quais jusqu'à quelques centaines de mètres de la rue Notre Dame. Les voitures passent tout près, du moins, assez pour les admirer et subir l'odeur caractéristique de carbure empuantissant en permanence l'est de la ville. Inconscient du danger, des ilots de maisons se sont greffés autour et montent vers la rue Hochelaga. Les plus proches ne sont qu'à quelques mètres du complexe pétrolier.

Dès mon arrivée au poste, je suis désigné d'office comme volontaire. Depuis le milieu de la nuit, le département de police ramasse à la hâte, tout le personnel qu'il peut trouver. Dans un cas comme ça, il faut prendre les effectifs qu'on a sous la main. Ces effectifs, c'est tout ce qui est en surplus, des factionnaires*, les gars de bureau et des nouveaux comme moi. Il en viendra des dizaines d'autres avant la fin de la journée.

Les causes de l'incendie? Je n'en ai pas la moindre idée. Les résultats, ça je peux en parler.

Déjà vers les 8h30 du matin, ce coin de la ville est enveloppé par un immense nuage noir que même une fine pluie n'arrive pas à garder au sol. Si ma mémoire est exacte, il y a deux ou trois citernes qui flambent et deux autres terriblement rougies. Nos officiers décident que nous serons le cordon de protection. Personne ne doit passer! Nous sommes donc en première loge. Les flammes se hissent droit devant à plus 100 mètres, la chaleur est telle, que ma première impression est d'être face à un four dont la porte est restée ouverte. Devant nous, les pompiers semblent terriblement nerveux, les citernes peuvent exploser à tout moment. La chaleur est si intense, que d'un seul coup devant mes yeux, l'échelle d'un des camions se tord lentement tout comme une brindille. Ce que je vois me pétrifie de stupeur.

Au pied du monstre, les hommes du feu sont sales, exténués, soucieux et peu bavards. Ils vont et viennent rapidement on dirait des fourmis ayant un seul rôle, sauver le nid. Très peu portent des masques, j'imagine que ce n'est pas encore la mode.

Enfin un ordre! Évacuer les gens des alentours. C'est alors la visite de tous les logis. Plusieurs ne veulent pas partir, ils regardent le feu! Ces inconscients ne réalisent pas le sérieux de la situation. Si le réservoir saute, il entrainera son voisin de droite et ainsi de suite. L'onde de choc soufflera tout ce qu'il y a autour. Il nous faut les menacer d'arrestation s'ils ne veulent pas quitter.

Quand enfin tous ces gens sont hors du périmètre, nous partons à la recherche des curieux qui décident de prendre de belles photos ou tout simplement admirent la scène. Il ne manque que les chansons de feux de camp. Il nous faut stopper des dizaines de voitures de curieux et ça, sous une tonne d'invectives.

Au plus fort de l'incendie, un pompier venant chercher un café, croise mon regard. Le sapeur me fait un sourire triste, un sourire rempli de fatigue. L'homme ressemble à un mineur de fond, il n'a que les yeux qui demeurent colorés, le reste du visage est noirci d'une suie collante et visqueuse, que même la pluie n'arrive pas à diluer. Passant devant le miroir de l'un des camions, je me rends compte que j'ai moi aussi la même dégaine. Le feu n'épargne rien.

Vers les 13h, un des chefs pompiers avise la troupe que, la citerne est de plus en plus instable. L'homme qui me souriait plus tôt me lance: «Si ça saute... On saute avec ti-gars». Sur ce, il se reprend un peu d'eau et retourne au front. Un policier à mes côtés dit à la blague: «Content de t'avoir connu.» Je ne sais pas si je dois rire.

Finalement, tard dans la soirée, les pompiers auront vaincu le monstre. Je ne me souviens plus trop, mais au moins deux échelles ont fondu et plusieurs pompiers furent blessés. Nous, les flics, étions juste sales, expulsant avec efforts les gouttes de mazout hors de nos poumons. Plusieurs avaient les cheveux roussis et dans les yeux les relents d'une frayeur passée. Beaucoup finirent la soirée à griller une bonne cigarette, l'époque voulait ça. On avait failli y rester on le réalisait bien. C'était derrière nous et personne n'en reparlerait.

Juillet 2013, les règles sur l'entreposage ont certainement été resserrées depuis. Pourtant, quelques fois je me dis qu'à défaut d'être bons, nous sommes juste chanceux. Surtout quand on apprend que le train du Lac-Mégantic est passé par chez nous. C'est ça, gérer par le risque.

* Factionnaire: un policier qui patrouille à pied dans un secteur donné. En général, à cette époque, c'étaient des policiers qui restaient en surplus quand toutes les voitures de patrouille avaient leurs équipes.

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