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Une drôle d'histoire: un 20$ mal avalé

29/03/2014 09:08 EDT | Actualisé 29/05/2014 05:12 EDT

Hiver 1976. Marcel et moi étions en patrouille sur la rue Ste Catherine. Il faisait froid et comme les clients, les filles se faisaient rares. Habituellement, elles se tenaient en grappes près des coins attendant d'éventuels dollars, mais ce soir, le froid incisif refroidissait leur ardeur. Une seule était fidèle au poste, la grosse Thérèse. Cette fille ne craint ni le froid ni les flics, elle bosse sur son coin depuis plus de cinq ans maintenant et rien ne l'arrête.

Pendant que nous roulons, je pige dans un club sandwich un peu tiède, quand une jeune femme nous fait signe d'arrêter. Elle vient tout juste de se faire dévaliser sa voiture. Me voyant sortir avec ma boîte de carton, elle prend un air plus surpris que vexé.

- Oui, désolé. Je déteste manger froid.

Cette réplique lui arracha un faible sourire, elle n'avait pas totalement oublié son malheur. Je lance d'un geste résigné la moitié de mon repas dans une poubelle tout près et j'entreprends le rapport. Je tenterais de me reprendre plus tard.

Quelques minutes plus tard, c'est au tour de Marcel d'avoir une petite fringale et c'est au chic Green Garden Café qu'il se dirige. Il faut dire que les heures de repas sont données de façon aléatoire. Nous pouvons commencer à 15h et avoir le repas entre 17h et 22h. Donc, on mange quand on peut. En route, nous longeons la rue Boisbriand* quand un homme sortant par la porte de côté d'une taverne tente bien maladroitement de nous éviter. L'endroit est connu pour deux choses : les stupéfiants et l'homosexualité. Tourner les talons est peut-être le meilleur moyen de se faire repérer. Je n'ai pas à dire un mot, Marcel se dirige droit vers le suspect. Je sors rapidement et invite l'homme à monter à l'arrière.

- Une petite enquête de routine.

Notre bonhomme n'est pas très heureux et tempête sans arrêt.

- Je suis réalisateur à Radio Canada et vous n'avez pas le droit de m'interpeler de la sorte.

Je lui explique calmement le pourquoi, mais rien n'y fait. Marcel s'occupe de vérifier avec la radio les possibles antécédents ou mandats. Pendant ce temps, je remarque que l'homme laisse tomber quelque chose et le pousse sous le siège qu'occupe Marcel. Ce quelque chose, je l'ai bien vu : un 20$ froissé. Le réalisateur ne réalise pas que je sais et, de mon côté, je ne dis mot.

Les vérifications faites, Marcel redonne les papiers à notre invité et fait mine de sortir pour le libérer. C'est alors que j'interviens.

- Pour sortir de l'auto, ça va vous coûter 20$.

Marcel en est soufflé! Il ne comprend tout simplement pas ce que je suis en train de faire. Je me penche donc et ramasse le billet tout froissé. Notre invité blêmit pendant qu'au contraire, Marcel passe au rouge.

- Vous vouliez porter plainte pour vol, extorsion? Ben là, vous allez prendre le billet, le mettre dans votre grande gueule et l'avaler.

L'homme me regarde les yeux exorbités tout en faisant non de la tête. En fait, il ne refuse pas, il refuse tout simplement de croire ce qu'il entend.

- Vous y allez ou c'est moi qui le fais?

Le pauvre homme mastiqua et ingurgita le papier. Il le fit sans plaisir, sachant que je n'aurais pas hésité à le lui rentrer au fond de la gorge.

Je sais, j'aurais pu agir autrement, accuser l'homme de tentative de corruption ou méfait publique. Mais à ce moment précis, je crois que lui et moi avons compris qu'il s'agissait de la meilleure solution. Il n'y aurait pas de procès coûteux et du papier, ce n'est pas si toxique après tout.

Je reverrai notre réalisateur quelques mois plus tard, je lui ferai un petit sourire complice auquel il ne répondra pas... Allez savoir pourquoi!

* La même rue qui, en 2012, aurait dû être protégée lors de l'attentat contre Mme Marois.

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