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De quoi les flics ont-ils peur ?

10/09/2013 02:15 EDT | Actualisé 10/11/2013 05:12 EST

«La première fois que j'ai été à la Gare centrale de Montréal, c'était pas des trains que j'avais peur, c'tait des negs» - Plume Latraverse

Pour de nombreux enfants de ma génération, le premier contact avec les Noirs a été cette chanson de Plume qui ne pourrait évidemment, et fort heureusement, sortir de nos jours. Puis il y a eu la magnifique télésérie Racines et, plus tôt, le champion de boxe Mohamed Ali pour démystifier un peu ces personnes si différentes pour le petit Montréalais que j'étais au cœur des seventies.

Mine de rien, Mononc' Pluplu nous entretenait du concept de xénophobie. Lequel, il n'est pas vain de le préciser, n'est pas synonyme de racisme. C'est-à-dire une opinion erronée qui présuppose une supériorité d'un groupe d'humains sur un autre.

Rappelons qu'en science de la génétique, le concept de race est considéré comme étant inapproprié pour désigner les divers groupes de l'espèce humaine, et ce, depuis le milieu du 20e siècle.

Mais la xénophobie, cette peur de l'inconnu, demeure très présente.

La peur

Il y a quelques années, au moment de l'affaire Fredy Villanueva, ce jeune homme de 18 ans sans antécédents judiciaires tué par un policier, je discutais avec un ami qui a grandi en région. Selon lui, puisque de nombreux (et souvent très jeunes) policiers font face à des situations tendues ont grandi en périphérie, ils n'ont pas l'habitude de composer avec des Noirs, des Arabes ou des Latinos. Ce qui fait qu'ils sont parfois en proie à la peur, avant même de se pointer sur les lieux où se déroulent des scènes potentiellement explosives ou perçues ainsi.

On me dira que certains policiers n'ont pas été très tendres à l'endroit des carrés rouges qui arboraient un visage pâle, mais il faudrait parler dans ce cas de profilage politique et là n'est pas mon propos aujourd'hui.

Donc, ces jeunes qui deviennent policiers n'ont souvent pour seuls contacts avec les «minorités visibles» que les représentations qu'en font la télé, le cinéma et les vidéoclips. C'est-à-dire, la plupart du temps, des personnages membres de gangs de rues ou des criminels endurcis. Et encore, ça c'est quand il s'agit de cinéma hollywoodien qui ne contient aussi qu'une poignée de stars positives.

Ici, mises à part deux ou trois figures connues, je ne parle pas d'humour ni de musique, rares sont les rôles attribués aux Noirs.

La présidente du Festival International du Film Black de Montréal, Fabienne Colas, m'expliquait récemment pour un article à paraître dans le journal Métro, qu'une des raisons pour lesquelles elle a créé ce Festival était que, lorsqu'elle est arrivée au Québec il y a une décennie, elle a été abasourdie de constater à quel point les Blacks étaient sous-représentés à la télé et au cinéma.

Mais nous ne sommes pas les seuls. En France, ce n'est guère mieux (voir à ce sujet le documentaire Noirs et Blancs en couleurs qui sera projeté pendant ce Festival).

Et on ne parle pas de la surreprésentation inversement proportionnelle à la population en milieu carcéral, ici comme ailleurs.

Pourtant, allez comprendre quelque chose, même une télésérie (excellente) comme Unité 9, dont l'action se déroule en milieu carcéral féminin, n'a non seulement aucun rôle principal attribué à une Black mais presque aucun rôle secondaire ou même figuratif!

Quant au personnage de policier noir qui apparait dans la télésérie 19-2, il s'agit d'un alcoolique...

On nous dira que les producteurs craignent que le public ne s'identifie pas à des personnages de couleur et que, puisque tout le monde vit sous la dictature des cotes d'écoute dans ce milieu, personne n'a le courage de prendre des risques.

C'était aussi, selon le site imdb.com, ce que pensaient les programmateurs étatsuniens qui ont diffusé la télésérie Racines (Roots), dont les personnages sont majoritairement noirs. On a su plus tard que ladite télésérie avait été diffusée en rafale pendant une semaine à la fin janvier. L'objectif? S'en débarrasser le plus rapidement possible étant donné que les gens ne voudraient pas, pensait-on, voir une saga sur une famille d'esclaves noirs pendant une longue période. Résultat? Vue par plus de 36 millions de foyers, elle a été la télésérie la plus populaire aux États-Unis en 1977.

En France, le formidable succès du film Les Intouchables, qui met en scène un Black et un handicapé, a fait exploser les recettes en 2012.

Ici, il y a bien eu la télésérie Jasmine mais c'était en 1996! Et depuis, nenni, comme si la bonne conscience était sauve.

Selon la sociologue Marie-France Malonga, auteure d'une thèse sur les «Minorités ethniques et télévision française : les populations noires face au petit écran», cela s'explique par des rapports de force sociaux. «La minorité s'inscrit dans un rapport de pouvoir. Elle subit une domination sociale et politique qui commence par celle de ne pas avoir le contrôle de sa représentation, de son identité, construite par la société majoritaire.»

En attendant que nos télédiffuseurs signent une charte de la diversité, comme c'est le cas en France, nous continuerons à assister, dans nos contrées, à un réel décalage entre la réalité telle que nous la vivons dans les grandes villes et sa représentation télévisuelle.

Et les flics continueront à avoir peur...

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