Claude André

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Parizeau, l'argent, le vote ethnique et le mystère de Québec

Publication: 30/07/2013 09:22

On aura beau dire, la saison estivale permet de découvrir ou de revoir ce qu'il se fait parfois de mieux en matière d'audiovisuel.

Ce n'est pas pour me vanter, mais vendredi dernier, après en avoir été informé sur touitteur, j'ai eu la chance de regarder sur RDI le documentaire de la journaliste Francine Pelletier sur Jacques Parizeau, Monsieur. Une œuvre réalisée en 2003 et dont le titre de la version anglaise est : Public Enemy Number One!

Dans ce film, la journaliste revient sur cette désolante déclaration qui fit grand bruit au lendemain du référendum sur la souveraineté de 1995 perdu par le camp du Oui par 54 288 voix (50,58 % contre 49,42 %):

«C'est vrai, c'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent, puis des votes ethniques, essentiellement.»

Fidèle à lui-même, l'ancien premier ministre a refusé de s'excuser ou de se justifier auprès de Francine Pelletier, préférant y aller d'une explication sur la morale catholique collective qui réclame son acte de contrition pour enfin trouver la rédemption.

L'épouse du grand économiste, Lisette Lapointe, y affirme à l'attention de ceux qui ont cru à un emportement imputable à l'alcool, qu'ils ont tout faux. Jacques Parizeau aurait bel et bien pensé ce qu'il a dit et cela ne saurait être imputable ni aux vapeurs éthyliques ni à quelque substance que ce soit.

Si la teneur des propos était bien sûr désolante de la part d'un chef d'État duquel on attend un discours rassembleur plutôt que fractionnel, il n'en demeure pas moins qu'avec le recul, l'histoire tend à lui donner raison au moins sur un point: l'argent. La preuve a été mainte fois établie: le camp fédéraliste a très largement triché en dépassant les sommes permises et il y a bel et bien eu collusion des grands détenteurs de capitaux contre le OUI.

Le reportage de Francine Pelletier est visible sur YouTube

Quant à la délicate question des votes ethniques, il se peut que Monsieur, lui-même marié autrefois à une Polonaise, ait eu en tête les nombreuses entorses au droit international et aux lois québécoises. Pensons, notamment, à ces 42 375 personnes qui ont reçu leur citoyenneté canadienne à la suite d'un processus de naturalisation accéléré, comme le rappelait Jean-François Lisée (cité par Robin Philpot).

C'est-à-dire en quelques jours, plutôt que les neuf mois habituels. Après, bien évidemment, qu'ils aient prêté serment à la reine et chanté le Ô Canada. Il va de soi qu'il serait complètement ridicule, voire mesquin, d'imputer à des gens venus d'ailleurs, tout reconnaissants qu'ils étaient envers leur nouveau pays d'adoption, d'avoir freiné la marche du mouvement indépendantiste.

Cela dit, s'il est vrai que tous les votes se valent en démocratie, il faut également faire preuve d'une mauvaise foi crapoteuse pour amalgamer la réflexion des observateurs et analystes qui ont tenté de comprendre les divers segments du vote à une quelconque diabolisation de l'Autre. À ce compte-là, il faudrait abolir la sociologie et les statistiques.

Les chiffres

Dans son analyse postréférendaire, le chevronné sociologue Pierre Drouilly de l'UQAM stipulait que des milliers de combinaisons étaient possibles si on cherchait à trouver un «coupable»:

«Les souverainistes pourraient en effet être tentés de désigner plusieurs responsables de cette défaite du OUI: les anglophones, les allophones, les électeurs de la région de Québec, les électeurs francophones de l'Outaouais, les électeurs plus âgés, les électrices, les électeurs hors Québec, les Amérindiens, les votes annulés, les abstentionnistes, et finalement n'importe quelle combinaison de circonscriptions dont la somme des majorités pour le NON totalise plus de 27 144 voix (il doit exister plusieurs milliers de ces combinaisons). Cela n'est pas sérieux.»

Puis sa réflexion l'amène à se demander, tel le physicien qui n'a d'autre choix que de constater la présence d'un champ magnétique lorsque les tiges de fer pointent toutes dans la même direction, pourquoi les anglophones votent toujours aussi massivement contre les aspirations de la majorité francophone. Et cela, l'observation est de moi, dans des proportions qui rappellent celles que l'on retrouvait dans l'ancienne Union soviétique.

Dans sa conclusion, Drouilly, qui reconnaît l'apport important de la minorité anglophone dans la société québécoise, évoque, timidement, un refus massif du fait français de leur part.

Le billet se poursuit après la galerie

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  • Le camp du OUI réuni à Québec lors du lancement de la campagne, le 2 octobre 1995.

  • Jean Chrétien, aux Communes, le 16 octobre 1995. Le premier ministre réagit aux propos de Lucien Bouchard qui avait affirmé que la victoire probable du OUI serait quelque chose de «magique».

  • Dans les rues de Montréal, la veille du scrutin.

  • Jacques Parizeau en campagne, ici à l'Université Laval à Québec, le 25 octobre 1995.

  • Des partisans du NON manifestent leur opinion en associant les drapeaux canadien et québécois.

  • Le 27 octobre 1995, des milliers de Canadiens ont convergé vers Montréal pour «déclarer leur amour» aux Québécois et les encourager à voter NON trois jours plus tard.

  • OUI ou NON?

  • Des Montréalais attendent avant de pouvoir glisser leur bulletin dans l'urne. Le taux de participation a atteint un record, avec 93,5 % des électeurs québécois qui se sont exprimés.

  • Les partisans du OUI y ont cru dur comme fer jusqu'à l'annonce des résultats.

  • Lucien Bouchard n'a pas pu contenir son émotion à l'annonce des résultats.

  • Lucien Bouchard serre dans ses bras son épouse Audrey Best, après l'annonce de la défaite du OUI

  • Le chef libéral Daniel Johnson s'adresse à ses partisans après l'annonce de la victoire du NON.

  • Après l'annonce de la défaite du OUI, Jacques Parizeau prononcera trois phrases qui passeront à la postérité: «Nous sommes battus, c'est vrai! Mais dans le fond par quoi? L'argent et des votes ethniques».

  • Le chef libéral Daniel Johnson célèbre après la courte victoire du NON.

  • Un partisan du OUI, dépité après l'annonce de la victoire du NON.

  • Dans les rues de Montréal, après l'annonce des résultats du référendum.

  • Les partisans du OUI et du NON s'invectivent après l'annonce des résultats du référendum.

  • Les manchettes des journaux anglophones, le 31 octobre 1995


Le mystère de Québec

Retour à Parizeau. En plus d'avoir sévèrement heurté beaucoup de membres des communautés haïtienne, magrébine et sud-américaine qui ont voté massivement pour le «Oui», Monsieur, qui faisait sans doute référence à l'électorat non francophone plutôt qu'aux origines culturelles quand il a parlé du vote ethnique, a, hélas, raté ce soir-là une très bonne occasion de se taire.

S'il songeait, en émettant son célèbre énoncé, aux «canadianisations accélérées» téléguidées par le Parti libéral du Canada alors au pouvoir, Parizeau était quand même dans le champ, puisque personne ne peut affirmer sans l'ombre d'un doute que ces nouveaux arrivants se sont bel et bien rendus aux urnes et, le cas échéant, qu'ils ont voté pour le Non.

Nous sommes cependant certains de deux choses. Primo: un bloc monolithique d'anglophones s'opposait aux aspirations de la majorité francophone (et ce n'est pas une chanson ringarde bilingue qui changera la donne dans le futur). Secundo: le vote de Québec. Bien qu'ils aient majoritairement voté pour le Oui, les résidents de la région de Québec l'ont fait, globalement, avec une certaine timidité comme en témoigne le résultat de 56,3 %.

Or, si les citoyens de cette région, composée à 96 % de francophones, avaient coché leur X aussi massivement pour que le Québec devienne un pays que la moyenne nationale francophone (60 %), cela aurait fait pencher la balance de l'autre côté.

La grande déception de nombreux souverainistes, y compris de Québec, découle donc du fait que contrairement à certaines minorités dont les tendances lourdes étaient connues de tous (ce qui rendait les attentes des souverainistes à leur endroit quasi nulles), il n'était pas dérisoire de supposer que davantage d'électeurs de la Vieille Capitale et de sa périphérie auraient pu en venir à la conclusion qu'ils avaient bien davantage à gagner qu'à perdre en devenant les citoyens de la capitale d'un pays, plutôt que celle d'une province. Mais les choses ne sont pas si simples. Dans son célèbre classique Le Prince, l'inventeur du realpolitik Nicolas Machiavel nous éclaire:

«Il faut considérer qu'il n'est rien de plus difficile à mener à bonne fin, dont la réussite soit plus incertaine, et qui soit plus dangereuse à mettre en œuvre que l'instauration d'un ordre nouveau. Car le réformateur trouve des ennemis en la personne de tous ceux qui profitent de l'ordre ancien, et de bien tièdes défenseurs en la personne de tous ceux qui profiteraient de l'ordre nouveau.»

Ce phénomène pourrait aussi expliquer en partie l'échec du camp du Oui chez les francophones qui ont voté Non. À moins que ce vote, globalement décevant, ne soit tout simplement imputable au fait que «beaucoup de gens craignaient que les ministères logés dans la ville de Québec ne soient transférés à Montréal après la victoire d'un Oui», comme me l'avait jadis confié une amie née dans la Vieille Capitale en me donnant l'exemple de sa vieille mère qui comparait dans les journaux les attributions gouvernementales aux villes de Montréal et de Québec.

Malgré les grandes réalisations dont sont capables les gens de Québec, comme le Moulin à images ou le Cirque du Soleil, le mystère du référendum perdu de 1995 se rangerait donc, si cette hypothèse a du sens, du côté de la vieille et stérile rivalité Montréal vs Québec... Malade de même.

Va falloir mettre un homme là-dessus.

 

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