Claude Andre

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En direct de la plage

Publication: 03/07/2012 09:18

Canicule. Fuir la lourdeur plombée du Mile End. Internet. Plage Saint-Timothée, Valleyfield, Westfalia avec le pote Denis. Bon plan.

Glisse deux bouquins entre mon Speedo et mes lunettes soleil : Musulmane mais libre de Irshad Manji (Le livre de poche), que je me promettais de lire depuis sa parution en 2006, et Des gens très bien (Grasset, 2010) d'Alexandre Jardin. Romancier dont la mièvrerie triomphante m'indifférait jusqu'à son passage à Tout le monde en parle.

Exit l'auteur de romans roses qui racolait Lynda Lemay dans les magazines, Jardin causait, des sanglots dans le trémolo, de son dernier bouquin où il est question de son aïeul Jean Jardin dit le Nain jaune.

Lui « qui fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d'État français : Pierre Laval, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél' d'Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet; son double. Ses yeux, son flair, sa bouche, sa main. Pour ne pas dire sa conscience », lance Alexandre Jardin d'entrée de jeu dans ce livre où il entend régler ses comptes avec son grand-père, mais aussi son père Pascal Jardin, dialoguiste célébré et auteur, entre autres, du livre La guerre à neuf ans (Grasset).

Un roman festoyant où il donnait le beau rôle au Nain Jaune sans jamais remettre en question son rôle effectif et organisationnel de cette nuit tragique qui coûta la vie à 12 884 personnes, dont 4051 enfants.

Alexandre Jardin démystifie les effets d'artifices de son père qui a su célébrer le fait que son grand-père a été chef de cabinet de Laval dans ledit roman qui fut primé par l'Académie!

« Se placer sous les projecteurs, meilleur moyen de camoufler l'ignominie! », nous dit Jardin fils en substance.

Filiation oblige, l'Alexandre a aussi participé à cette mascarade, confie-t-il, en écrivant à son tour de nombreux romans suintant de glucose en guise de subterfuge.

Au fil des pages de cet essai rédempteur, on croise donc des « gens très bien » dont certains « aficionados mondains du IIIe Reich » qui auraient eu de nombreux comptes à rendre au Tribunal de l'histoire : Cocteau, Guitry, Yvonne Printemps et même Mitterrand, ce résistant de la onzième heure.

Si on se désole que l'ancien étudiant de Science Po qu'est Jardin ne nous entretienne guère des origines de l'antisémitisme français, qui remonterait au boulangisme selon l'historien Zeev Sternhell, ni n'étaie son propos lorsqu'il nous fait part de sa méfiance à l'endroit de Tariq Ramadan, l'intellectuel sulfureux de l'islam croisé sur un plateau télé, on y retrouve de merveilleux passages, notamment sur le judaïsme, qui portent le reflet lumineux des perles dans la nuit.

Havanes de Paul, Chanel de Nelly

Le soleil grille. Trempette en eau glaciale. Une femme, vingtaine élancée, batifole près de moi en arborant un costume intégral qui lui couvre aussi la tête. Envie de lui demander si elle fait de la plongée mais il s'agit de son maillot de bain!

Le Prophète ne savourait-il pas le corps des jolies femmes?

Je reviens sur le sable et replonge dans le Jardin. Une pensée pour l'ami Paul Marchand, écrivain et ancien correspondant de guerre, qui s'est enlevé la vie voilà deux ans ces jours-ci.

Lui qui me téléphonait pour m'inviter à « aller capturer des filles » en ville alors qu'il vivait à Montréal. Ce grand efflanqué qui broyait du Nietzsche et avait détesté le film La Vie est belle qui « banalisait la Shoah ».

L'un des seuls qui au cours de ma vie m'ait encouragé à pousser davantage l'écriture. Bien qu'il fût discret sur la question, être correspondant de guerre au Liban entraine le réflexe de la discrétion, l'était Juif le Polo. Un jour que je m'étonnais de la consonance de son patronyme plutôt neutre, il me répondit tout de go : « Tu voudrais que je porte l'étoile jaune? »

On ne sait pas ce que les morts deviennent. Nous parlent-ils à travers la mémoire? Tendresse virile et volutes de ses Havanes parfument mes souvenirs.

Pas le temps pour Musulmane mais libre. Je songe à l'offrir à ma voisine des clapotis. Puis, j'observe à ma droite immédiate cette jeune, belle et grande fauve tatouée dans le dos et piercing sur la langue qui minaude le grand Black style basketteur plutôt indifférent.

Elle et ses copines enfilent des verres de rhum. Séance photo improvisée avec appareils portables. Les girls rigolent en envoyant dare-dare les clichés suggestifs sur Facebook.

Le besoin de séduire les pousse à de plus en plus d'audaces dans les poses : « Burqua de chair », disait avec tant d'à-propos la pauvre Nelly dans ses romans, elle qui était fascinée par l'hypersexualisation et le culte du corps. Souvenir parfumé de Chanel et de rires aigus.

Je me demande, là, « sous le soleil exactement », qui de nous tous est vraiment le plus libre finalement ?

Un ange passe.

 
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