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La Charte: une wedge issue pour le PQ?

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Lors d'une de ses rares sorties publiques depuis sa démission à la tête du Parti libéral du Québec, Jean Charest a confié au magazine Global Brief qu'il était «très préoccupé par les conséquences des actions récentes du gouvernement, incluant la Charte des valeurs québécoises (...). C'est mis de l'avant pour des raisons très partisanes. Pour diviser la population plutôt que pour tenter de trouver un terrain d'entente.»

La réflexion de l'ancien premier ministre a de quoi faire sourire les observateurs politiques, dont je suis, qui sont persuadés qu'il a lui-même orchestré une stratégie de wedge issue qui devait conduire au «printemps québécois».

Introduites par le conseiller politique du Parti républicain (États-Unis), Lee Atwater, pendant la campagne du candidat présidentiel Ronald Reagan de 1984, les wedge issues sont des tactiques qui visent à créer un effet de division sur des enjeux émotifs, tout en permettant de faire des gains chez l'adversaire.

En privilégiant la question du mariage homosexuel, le Parti républicain pouvait, par exemple, espérer rallier à sa cause une partie de l'électorat afro-américain, traditionnellement plus enclin à voter pour le Parti démocrate, mais également plus conservateur que les démocrates sur les questions liées à l'homosexualité.

Double effet

L'effet de cette tactique est double: en utilisant des mesures stratégiques populistes, on fait appel à la base des appuis politiques de l'adversaire. Ce qui l'oblige à se distancer des causes impopulaires auprès de son électorat ou à affronter une certaine marginalisation politique, tandis que le gouvernement applique une politique de division pour contrôler le sacro-saint agenda politique. Un avantage indiscutable, puisque celui qui décide le sujet dont on débat socialement est le même qui propose la solution au problème.

C'est ce qu'a fait le Parti conservateur lors de la campagne électorale de 2011, au cours de laquelle Stephen Harper promettait d'abolir le registre des armes à feu.

Tactique qui était un parfait exemple de l'utilisation d'une wedge issue, comme le confirme d'ailleurs le livre de Thomas Flanagan, Harper's Team: «Il est important d'avoir des positions qui polarisent l'électorat et qui mettent dans le même panier les autres partis. Laissons les libéraux, les bloquistes, les néo-démocrates et les verts se battre pour le vote progressiste et soyons les seuls à fédérer le vote conservateur.»

Comme je le rappelais sur mon blogue au Huffington Post Québec en aout 2012 (Le PLQ, un parti confisqué), Jean Charest a importé au Québec certaines des façons de faire de la politique propre au Parti conservateur et c'est sans doute ce qui a tracé la voie pour la mise en place de cette stratégie par le PQ de Pauline Marois.

La leçon de l'ADQ

Surtout lorsque l'on observe qu'en 2007, le Parti québécois s'est retrouvé en troisième position à l'Assemblée nationale, n'ayant récolté que 28 % de voix derrière l'ADQ de Mario Dumont, un parti de centre-droit qui avait fait campagne sur la question des accommodements raisonnables. Cet enjeu émotif et identitaire lui a fort probablement permis d'accéder, à ce moment-là, au statut d'opposition officielle.

Les stratèges péquistes n'ont sans doute pas oublié la leçon et il est tout à fait raisonnable de spéculer que la discussion nationale autour de la Charte des valeurs québécoises, même si cela s'inscrit dans un débat qui a cours en divers endroits du monde, visait essentiellement à contraindre le Parti libéral, mal à l'aise sur ces questions, à prendre position et, surtout, à récupérer une partie de l'électorat de la Coalition Avenir Québec (CAQ).

Une déclaration plutôt favorable de Jean Allaire, l'un des fondateurs de l'ADQ (l'ancêtre de la CAQ), en faveur4 de la Charte proposée par le Parti québécois nous indique que le calcul présumé du PQ pouvait parfois faire mouche, et cela même auprès des leaders du segment de l'électorat visé, celui de droite et de centre-droit.

Par quel procédé? En insérant cette question émotive au premier rang de l'agenda setting, la polarisation qui allait forcément en découler devait, pense-t-on au PQ, entraîner une hausse des probabilités de remporter les 9 sièges supplémentaires qu'il lui manque (il en détient 54) pour prendre le pouvoir avec une majorité d'élus à l'Assemblée nationale au cours d'une élection imminente.

Selon Radio-Canada, le Parti québécois a ciblé, dès la fin du mois d'octobre 2013, quelques circonscriptions - Groulx, Blainville et Saint-Jérôme sur la Rive-Nord. Trois-Rivières, Maskinongé, Nicolet-Bécancour, Richmond en Mauricie et dans le Centre-du-Québec - où il pouvait espérer effectuer des gains électoraux. Et c'est de toute évidence une stratégie gagnante qui permettra à ce parti de remporter une majorité de sièges dans quelques mois (à moins qu'une bombe n'éclabousse le PQ à la Commission Charbonneau), d'autant que, bonjour l'aubaine, il a marqué des points également chez certains libéraux, comme en témoigne la sortie de Mme Houda-Pépin, et chez Québec solidaire, où 49 % des sympathisants appuient la Charte.

Et, que l'on soit d'accord ou non avec le Projet de loi 60, une chose demeure certaine, le PQ a aussi fait tout ce millage en ne parlant pas de... souveraineté!

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