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La relation France-Québec: une nouvelle impulsion

01/11/2014 08:23 EDT | Actualisé 01/01/2015 05:12 EST

« Le bienfait d'une langue commune est un patrimoine qui n'a pas de prix et qui pourrait bien servir un jour de fondement à une citoyenneté commune. » - Winston Churchill, Université Harvard, septembre 1943

La France et le Québec entretiennent «une relation directe et privilégiée». À l'instar du Royaume-Uni et des États-Unis, ils sont, selon la célèbre phrase que l'on attribue à l'écrivain George Bernard Shaw, «deux pays séparés par la même langue». Une langue en partage crée des liens solides et durables. Comment expliquer autrement qu'après un éloignement de deux siècles, la France et le Québec se soient retrouvés le plus naturellement du monde, à l'initiative du président Charles de Gaulle et du premier ministre Jean Lesage ? Il était dans la nature des choses que la France, au sein de l'Union européenne, et le Québec, au sein de l'Accord de libre-échange nord-américain, construisent une relation forte et constante, intime et porteuse d'avenir, qui unit aujourd'hui les deux peuples de langue française de part et d'autre de l'Atlantique.

Dans les domaines économique, culturel, institutionnel et politique, la relation entre la France et le Québec a contribué à la prospérité de chacun. Cependant, elle peut, et par conséquent elle doit, le faire davantage. La visite au Québec que s'apprête à faire le président François Hollande peut être l'occasion de donner une nouvelle impulsion aux rapports franco-québécois. Voici quelques réflexions à ce sujet.

> L'économie

Avoir le bon réflexe

Les relations contemporaines entre la France et le Québec ont été d'abord politiques, ensuite institutionnelles, enfin culturelles. Leur volet économique a mis du temps à démarrer et à se développer. On prête à Jacques Attali une déclaration selon laquelle « deux pays partageant des liens linguistiques tendent à échanger environ 65 % de plus que s'ils n'en avaient pas ». Aujourd'hui, la France est le second investisseur étranger au Québec. Les 166 entreprises françaises implantées au Québec dépassent en nombre la présence française dans toute autre province canadienne ou état américain. Elles y emploient directement 8 000 personnes.

La signature récente de l'Accord de libre-échange canado-européen doit être l'occasion d'une croissance marquée de nos relations économiques. Grâce à cet accord, les entreprises françaises peuvent faire du Québec leur porte d'entrée dans le marché nord-américain, créé par l'Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique ; réciproquement, il y va de l'intérêt des entreprises québécoises qu'elles passent par la France pour accéder au marché unique qu'est l'Union européenne.

Un Office franco-québécois de l'expansion économique

Il faut cependant faire davantage qu'attendre des entreprises de chaque côté de l'Atlantique qu'elles aient le réflexe de s'intéresser à un marché autre que celui de proximité auquel elles sont habituées. Les gouvernements ont un rôle à jouer, tout particulièrement auprès des petites et moyennes entreprises pour lesquelles l'Amérique ou l'Europe demeurent quelque peu lointaines. Pourquoi ne pas créer pour elles un office franco-québécois de l'expansion économique sur le modèle de l'Office franco-québécois pour la jeunesse, fleuron de la coopération France-Québec? Cet office travaillerait en collaboration étroite avec les organismes locaux, régionaux, et nationaux qui existent déjà sur nos territoires respectifs, dans une logique de mutualisation des moyens. À ce titre, le partenariat entre l'Entreprise Rhône-Alpes International (ERAI) et Expansion Québec est un excellent cas d'espèce.

Les secteurs de collaboration ne manquent pas, mais s'il fallait en nommer un, ce serait l'Aérospatiale

Toulouse et Montréal sont respectivement les deuxième et troisième villes en importance dans le secteur de l'aéronautique et de l'espace. L'industrie aérospatiale a donc, et doit continuer d'avoir, une place de choix dans les relations France-Québec. Plusieurs entreprises françaises emploient des sous-traitants québécois au sein de la grappe industrielle AéroMontréal. L'entente signée en septembre dernier, entre Groupe CGI, les grappes AéroMontréal et Aerospace Valley de Toulouse, est un modèle à suivre. La prochaine étape serait, en toute logique, de créer un lien formel entre AéroMontréal et le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS). Le degré de coopération existant entre les entreprises françaises et québécoises dans ce secteur le justifie amplement.

> Culture et éducation

Mobilité des artistes et des étudiants

Les relations culturelles entre la France et le Québec sont bien vivantes. Dès lors que le français caractérise une discipline artistique, le marché québécois présente un intérêt pour les Français et celui de l'Hexagone pour les Québécois. Pour ces derniers, Paris est en quelque sorte un « passage obligé » afin d'atteindre la notoriété internationale. Français ou Québécois, nos artistes sont les meilleurs ambassadeurs du talent créatif de nos sociétés.

Dans le milieu de l'art, aussi bien que ceux du tourisme et de l'éducation, la vitalité de nos échanges est largement fonction de la mobilité des personnes. Pour assurer sa pérennité, les populations doivent s'approprier davantage la relation France-Québec. Les gouvernements de Paris et de Québec devraient réfléchir à des mesures visant à accroitre la mobilité des Québécois vers la France et des Français vers le Québec. À cet égard, l'Office franco-québécois pour la Jeunesse (OFQJ) a accompli un travail remarquable. Cependant, trop peu d'étudiants québécois partent à l'étranger dans le cadre de programmes d'échanges (2-3% des étudiants universitaires). Cette tendance a de quoi préoccuper un peuple ouvert sur le monde. La France et le Québec doivent être des destinations naturelles pour leurs jeunes.

Du numérique et de la littérature « étrangère »

Dans notre monde, le numérique constitue un autre axe de collaboration entre le Québec et la France. Le Président Hollande a nommé l'étoile montante (et franco-québécoise) Axelle Lemaire au portefeuille de Secrétaire d'État au numérique. La ministre québécoise Hélène David annonçait fin septembre sa stratégie en la matière. N'y a-t-il pas lieu de mener une action conjointe afin d'augmenter le contenu francophone sur les comptes québécois et français de NetFlix ? Plus largement, les gouvernements ne devraient-ils pas mener une réflexion afin de mesurer l'impact du numérique sur « l'exception culturelle » à laquelle ils souscrivent tous deux ?

Jadis, on étudiait Racine, Corneille, Molière, Chateaubriand, Baudelaire, Camus. C'est sans doute encore vrai en France. Ce ne l'est plus nécessairement au Québec, où l'on privilégie tout naturellement la littérature québécoise - mais sans tenir compte qu'elle s'inscrit dans une lignée qui remonte à la Chanson de Roland... Le français n'est pas né sur les rives du Saint-Laurent. Il s'y est développé de manière originale, mais il fait néanmoins partie d'un tout. Il est dangereux d'en ignorer les racines. Un effort doit donc être consenti afin que l'on cesse, au Québec, de voir la littérature française comme une littérature étrangère parmi d'autres. La France, sur ce point, se montre plus inclusive. L'entrée de Dany Laferrière à l'Académie française l'illustre bien.

La promotion de la littérature de langue française pourrait faire l'objet d'efforts concertés de la part des gouvernements de Paris et de Québec, notamment dans les marchés étrangers. L'objectif de la librairie française L'Albertine que le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a récemment inaugurée à New York, est de « devenir le phare de la littérature francophone aux États-Unis ». Ne pourrait-elle pas aussi prévoir une place à la littérature de langue française venant d'ailleurs que de l'Hexagone ?

> Institutions

La santé

La coopération institutionnelle entre la France et le Québec est déjà très solide. La création projetée, à Sciences Po Paris, d'une chaire franco-québécoise d'étude des politiques publiques en santé est à saluer. L'échange de connaissances et une plus grande collaboration en la matière entre les députés des assemblées nationales respectives est dans l'intérêt des deux parties. Les sujets ne manquent pas, qu'il s'agisse de soins à domicile, d'aide aux personnes en perte d'autonomie, de réforme structurelle ou, plus fondamentalement, du fonctionnement d'un système de santé capable de soigner rapidement, efficacement et à un coût abordable.

Le Nord

Par sa géographie, le Québec a une vocation nordique. Par son rayonnement, la France s'intéresse tout naturellement à ce qui se passe au nord de notre planète. Dès ses débuts, le programme d'échange franco-québécois au Centre d'études nordiques de l'Université Laval visait, « à amorcer des projets de coopération sur les thématiques liées au Plan Nord ». Les deux gouvernements devraient s'engager à augmenter les capacités de ce centre et à appuyer la création récente de l'Institut nordique du Québec aussi bien qu'ArcticNet, le réseau d'études des impacts des changements climatiques dans l'Arctique canadien côtier, dont le siège administratif est à l'Université Laval et auquel participent notamment des équipes de recherche françaises.

> Politique

Au-delà des formules, la relation franco-québécoise « va de soi »

Les rapports politiques entre la France et le Québec « sont ce qu'ils sont » et plus personne ne les remet en cause. La position traditionnelle de non-ingérence et de non-indifférence à l'endroit du Québec est évidente. On peut même dire qu'elle va de soi. Tout naturelle qu'elle soit, il ne faut pas la négliger. Cela suppose que les gouvernements en fassent une priorité, qu'ils aient la volonté de la développer et qu'ils y trouvent leur intérêt. Le président Sarkozy s'en était éloigné, annonçant que ce n'était pas son « truc ». Les rapports entre la France et la principale collectivité au monde qui soit issue d'elle méritent mieux. La réitération par le président Hollande de la position habituelle de la France a calmé le jeu. Cette position renforce le Québec en entier dans ses rapports au sein du Canada et à l'international. Le premier ministre Jean Charest le savait ; le nouveau premier ministre Philippe Couillard doit montrer qu'il le comprend. Sur ce, le temps n'est-il pas venu d'aller au-delà des formules pour approfondir nos rapports afin qu'ils répondent aux intérêts de tous, en France et au Québec, en Europe comme en Amérique du Nord ?

Concertation internationale

S'il est possible d'approfondir les relations qu'entretiennent la France et le Québec, un champ d'action s'offre à eux qui n'a jamais encore été envisagé : la concertation internationale.

La France et le Québec ont une langue en partage; en même temps, la géographie et l'histoire font que les Québécois ne sont pas plus des Français d'Amérique du Nord que les Français sont des Québécois d'Europe. Ils sont aussi différents les uns des autres que les Américains le sont des Britanniques, les Brésiliens des Portugais et les hispanophones d'Amérique du Sud des Espagnols. Cette différence crée une complémentarité qu'il pourrait être intéressant de mettre à contribution par des actions concertées, notamment au plan économique, dans certains pays préalablement identifiés. Les modalités d'une telle action commune restent à convenir. Il est possible qu'elle s'avère impraticable. Mais il est également concevable qu'elle fonctionne à l'avantage des deux parties. Voyons voir!

Avec la collaboration des organismes intéressés, les deux gouvernements devraient définir les paramètres de l'expérience sans plus tarder, puis prendre le large ensemble.

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