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Frappes américaines en Syrie: la Troisième Guerre mondiale n'aura pas lieu

13/04/2017 09:23 EDT | Actualisé 13/04/2017 09:23 EDT

Dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 avril, le président des États-Unis, Donald Trump, a ordonné des frappes sur une base aérienne du régime syrien. Ce bombardement marque un spectaculaire revirement de la politique américaine.

Décryptage avec Hubert Védrine, ancien porte-parole de François Mitterrand, secrétaire général de l'Élysée et ministre des Affaires étrangères de France.

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La réaction de Trump vous a-t-elle surpris ?

Il avait prévenu qu'il serait imprévisible, il le reste, mais il avait aussi critiqué la non-réaction d'Obama après le franchissement de sa ligne rouge. Il n'est donc pas en contradiction avec lui-même. C'est, en plus, tout à fait possible qu'il ait réagi personnellement et sincèrement au gazage des enfants.

Au-delà du signal visant à dissuader l'utilisation d'armes chimiques - ce coup de semonce est-il de nature à changer la donne ?

Elle rétablit une ligne rouge (à propos du chimique) et c'est important. Au-delà, cela ne me semble pas annoncer une nouvelle politique interventionniste en général ni une confrontation américano-russe. Cette action inattendue empêche en tout cas les acteurs du jeu mondial de spéculer sur une retenue américaine assurée au Moyen-Orient et en Asie. Ce n'est pas George W. Bush, mais ce n'est plus Obama.

Le régime de Bachar el-Assad a repris le contrôle de la quasi-totalité de la « Syrie utile ». Les Américains et leurs alliés semblent aujourd'hui placés devant le fait accompli. Une sortie politique d'Al-Assad après cette victoire militaire est-elle encore concevable?

Cela ne change rien. Il se peut qu'un jour les Russes n'aient plus besoin de lui et qu'il ne puisse pas rester avec le seul soutien iranien. Certains pensent même que l'attaque chimique avait pour but de torpiller les négociations d'Astana... même si personne, en fait, n'en sait rien.

Cinquante-neuf missiles Tomahawk en réponse à une attaque chimique faisant une centaine de morts. Par contraste, inaction jusqu'à lors, et fort probablement après, dans ce même conflit qui a coûté la vie à 500,000 personnes par armes conventionnelles. Conscience à géométrie variable ? L'Occident a-t-il encore, en matière de politique étrangère, les « moyens de ses émotions »?

L'Occident n'a pas, ou plus, les moyens de mener une politique d'ingérence et d'intervention chaque fois qu'un drame se produit quelque part ni d'imposer la démocratie partout. Mais cela ne veut pas dire que l'Occident ne peut rien faire. Il continuera à intervenir parfois mais moins. Tout dépendra des critères de choix et d'interventions, de l'accord au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, ou non, etc.

Conséquences des frappes américaines : la lune de miel entre Trump et Poutine semble définitivement terminée. Les relations entre l'Occident et la Russie ne cessent de se dégrader. Allons-nous vers l'affrontement ? Est-il vrai, pour citer Gorbatchev et plus récemment Medvedev, que les risques n'ont jamais été aussi élevés depuis la fin de la guerre froide ?

Il n'y a jamais eu de "lune de miel" en vue. C'était des spéculations. D'une façon ou d'une autre, ils devront travailler ensemble, et la punition anti-Assad récente ne l'empêchera pas.

Cette frappe marque-t-elle la résurgence du néoconservatisme à Washington ou s'agit-il d'une autre forme de pensée ? Un isolationnisme marqué d'un interventionnisme ponctuel ?

Pas de vrai isolationnisme. Un égoïsme pragmatique qui ne s'interdit rien, qui peut conduire à faire des deals, mais qui n'empêche en rien des frappes.

Quelle lecture Pékin, Téhéran et Pyongyang feront-elles de ces frappes ?

Tous les autres acteurs mondiaux vont intégrer que la retenue propre à Obama est terminée, sans savoir exactement quelle sera la politique américaine à l'avenir. Ils se méfieront plus. Il faut surtout regarder le jeu en Asie, Chine/États-Unis/Japon, Corée du Nord, Corée du Sud.

Aujourd'hui la France tire-t-elle les conséquences du blocage du Conseil de sécurité des Nations Unies? Allons-nous voir davantage d'actions de types coalitions ad hoc ou unilatérales ?

Oui, c'est déjà le cas en Irak et en Syrie. Mais un jour des pays non occidentaux, des puissances émergentes, feront le même raisonnement. Voyez déjà l'alliance sunnite autour de l'Arabie au Yémen.

***

Hubert Védrine est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages dont le dernier "Sauver l'Europe!" est paru aux éditions Liana Levi (2016).

En rappel : Intervention russe en Syrie: la Troisième Guerre mondiale n'aura pas lieu (I) - HuffingtonPost Québec, Octobre 2015

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