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Nous sommes tous débiteurs

12/11/2016 11:02 EST | Actualisé 12/11/2016 11:03 EST

Eu égard aux avancées de l'Accord de Paris sur les changements climatiques (2015) et au lendemain de l'ouverture de la COP22 à Marrakech (Maroc), les générations actuelles doivent non seulement reconnaître l'ampleur et la complexité des défis écologiques, mais surtout résister à la tentation de minimiser le problème, en passant sous silence certaines dimensions spécifiques de la lutte aux changements climatiques. Dans les paragraphes qui suivent, nous voudrons explorer un aspect important sans lequel un programme d'action soutenu en faveur de la durabilité serait incomplet : La solidarité intergénérationnelle.

Nous sommes débiteurs à la naissance

Ce que nous savons, c'est que la Terre n'appartient pas à l'homme. C'est l'homme qui appartient à la Terre [...] Toutes les choses sont reliées entre elles, comme le sang qui unit les membres d'une même famille [...]. L'Homme n'a pas tissé la toile de la vie ; il n'en est qu'un fil. Tout ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même. (1)

Cet extrait tiré de la lettre adressée en 1855 par le patriarche des Indiens Duwamish et Squamish de Puget Sound, au Président des États-Unis Franklin Pierce, rend compte d'une idée toute simple: chaque génération est débitrice de naissance. En entrant dans l'association humaine, tout être humain jouit immédiatement d'un héritage, d'un capital de vie, d'un ensemble d'utilités accumulé par ses ancêtres et toutes les générations qui l'y ont précédé. Par sa seule naissance, il est déjà un obligé. Autrement dit, l'obligation de solidarité de chaque génération envers les suivantes ne résulte pas d'une simple décision arbitraire ou extérieure aux choses. Elle représente la contrepartie inhérente aux avantages que chaque génération retire de l'héritage des précédentes, et la conséquence éthique de la nécessité de préserver l'aventure humaine.

C'est la reconnaissance de la dette à l'égard des générations passées, et la base de nos devoirs actuels envers toutes les générations à venir. Comme dirait Ernest-Marie Mbonda « le lien intergénérationnel est par lui-même source d'obligations. La longue chaîne intergénérationnelle [...] met tous les éléments dans une sorte de rapports réciproques de débiteurs et de créanciers ». (2)

Bien commun (nature) et fudiciarité

On trouve de nombreuses analogies paradigmatiques de cet argument dans les systèmes juridiques et règles de la vie commune. En effet, on établit et associe généralement les droits d'accès ou d'utilisation de la chose publique à l'obligation de la maintenir autant que possible en bon état. Mêmement, il est très souvent attaché au droit de visite d'un parc, l'obligation de ne pas le dégrader, et ce, dans l'intérêt de tous et surtout des futurs visiteurs. On peut dire à titre illustratif que : Mme Atangana Fotso a autant le droit de jouir paisiblement de sa chambre d'étudiante que l'obligation de la restituer en bon état afin que les futurs locataires puissent en faire autant, et ainsi de suite. La solidarité intergénérationnelle ressemble tout à fait à cet exemple.

La Nature dont nous faisons partie est un indivis mondial qui appartient à une grande famille dont beaucoup de membres sont déjà morts, quelques-uns sont vivants et plusieurs ne sont pas encore nés. Chaque génération la reçoit en dépôt des générations précédentes... et chacune en est dépositaire pour les générations suivantes. En ce sens, le principe même de justice «interdit à toutes les générations de priver les autres de leur juste part des avantages du patrimoine commun de l'humanité. Elle [...] exige un sens de solidarité avec l'ensemble de la famille humaine». (3)

Bien plus qu'un simple oubli des obligations que chaque génération doit avoir envers les générations passées et futures, les effets anthropiques et délétères du réchauffement climatique constituent en ce sens, un délit d'origine anthropique. Nous vivons actuellement une scène de crime aux conséquences « différées ».

Utilisons une analogie pour illustrer notre propos. Une société pharmaceutique dépose des déchets toxiques sur un site. Plusieurs années après, les habitants de la zone manifestent des signes d'intoxication dus à ces déchets. Il s'en suit alors un procès au cours duquel la défense argue qu'elle ne savait pas que cela causerait des dommages graves aux générations immédiates ou lointaines. Cet argument est-il tenable?

En répondant immédiatement par la négative, soulignons que tout comme dans les systèmes juridiques actuels où nous tenons les gens pour responsables de leur négligence et des dommages involontaires, mais prévisibles et évitables qui peuvent se produire du fait de leur action ou inaction, de même, il y a du sens à parler de dommages prévisibles, mais inconnus qui pourraient être causés aux générations futures par les générations actuelles. Pensons ici à la déforestation massive des forêts du Bassin du Congo ou encore de la pollution des sols du Delta au Nigéria. En réalité, plus notre savoir prévisionnel augmente, moins il reste de place pour des pseudo-arguments à décharge du type "On le savait pas", "on n'avait pas le choix", etc.

Nous faisons le pari qu'une solidarité intergénérationnelle mieux ancrée dans les pensées et pratiques (l'école doit, plus que jamais, jouer ce rôle de courroie d'environneMentalité) permettra de faire pièce aux nouveaux défis et conséquences de notre agir. Car, insistons pour le dire, elle ne peut être que l'expression d'une conscience des liens intergénérationnels et des devoirs qui s'y rattachent nécessairement. Elle indique l'idée d'une coprésence des moments (entre plusieurs générations) et témoigne de la nécessité d'une cogestion atemporelle de la Nature en tant que patrimoine commun et transgénérationnel.

Un devoir moral à notre portée

Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de verser dans la tentation récurrente qui consiste à croire que l'humanité d'avant les grandes révolutions industrielles vivait en permanence dans un rapport harmonieux avec la nature qui nous est aujourd'hui à jamais refusé. « Toute crispation sur le passé idéalisé et sacralisé conduit en effet à l'émergence d'un sentiment technophobe anxiogène, à un conservatisme borné et mou » (5).

Loin d'être une démarche ascétique qui impose aux générations présentes des charges déraisonnables en vue de satisfaire des besoins futurs indéterminés, la solidarité intergénérationnelle est une éthique qui invite chaque génération à la modération des fins en vue de limiter ex ante la dégradation ici et maintenant nos conditions de vie et celles des générations suivantes, c'est-à-dire nos enfants immédiats et nos petits-enfants.

En tenant compte du contexte d'urgence environnementale dans lequel nous évoluons désormais, on est tenté d'affirmer que la dignité d'une génération d'individus consiste en ceci qu'elle est porteuse d'un témoin, d'un fil intergénérationnel qui la transcende et dont elle en est responsable en bonus pater familias. Hans Jonas dira à cet égard :

Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou pour l'exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d'une telle vie (6).

Petite bibliographie pour aller plus loin

(1) Cité par Edith Brown Weiss, Justice pour les générations futures. Droit international, patrimoine commun et équité intergénérations, Paris, Éd. Sang de la Terre, 1993, p.1.

(2) Ernest-Marie Mbonda, « A propos de la justice intergénérationnelle dans l'Afrique traditionnelle », Droits de l'homme, libertés et justice sociale en Afrique centrale. Cahier Africain des droits de l'homme. Études et documents de l'APDHAC, PUCAC, no 11, mars 2011, p. 108.

(3) Emmanuel Agius, « Éthique de l'environnement : vers une perspective intergénérationnelle », dans Henk A. (Dir.), Éthiques de l'environnement et politique internationale, Paris, UNESCO, 2007, p. 122.

(4) Mathieu Dumont, « Introduction », dans Vittorio Hösle, Philosophie de la crise écologique, Marseille, éd. Wildproject, 2009, p. 16.

(5) Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, Coll. « Champs essai », 1995, p. 40.

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