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Féminismes, égalité(s) et volonté individuelle

02/03/2016 10:00 EST | Actualisé 03/03/2017 05:12 EST

Madame la ministre Lise Thériault vient de partager avec nous sa vision de la société et de la condition des femmes. Il était temps. Voici ce que j'en retiens.

En premier lieu, elle distingue entre «être féministe» et «être égalitaire». En deuxième lieu, elle met l'accent sur l'ambition individuelle comme ressource clé pour des femmes qui souhaiteraient «prendre leur place» dans la société (québécoise, j'imagine).

La formulation de ce deuxième point est saisissante. Je cite depuis un article de La Presse canadienne :

«Le conseil de la vice-première ministre aux femmes est le suivant : "Tu veux prendre ta place? Faire ton chemin? Let's go, vas-y!"».

Cette position me rappelle deux visions partielles, voire fautives, des rapports hommes-femmes à l'âge contemporain.

La première est incarnée par l'attitude de maintes jeunes femmes qui refusent aujourd'hui de se dire féministes sous prétexte que «nous sommes tous égaux» et qu'il faut miser sur l'égalité plutôt que sur la différence. Les féministes persévéreraient, selon cette position, dans un entêtement agressif et contreproductif, qui dépeint les hommes comme l'ennemi - là où il faudrait au contraire les rendre nos alliés dans une heureuse et pacifique parité.

L'opposition sur laquelle insistent les féministes qui travaillent pour la parité, cependant, n'est pas tellement celle entre égalité et différence que celle entre égalité et inégalité(s) - l'égalité étant le but, les inégalités étant la réalité.

L'égalité de principe (comme dans la formule «nous sommes tous égaux») restera lettre morte tant et aussi longtemps que des inégalités structurelles persistent à tous les niveaux de la société. Notamment des inégalités dans l'accès aux ressources (par exemple à la parité salariale), dans l'accès aux choix (faire ou pas le lavage, la cuisine, le lunch des enfants), dans l'accès aux carrières, dans l'accès aux opportunités.

Même dans les milieux dans lesquels les enjeux de la parité des sexes devraient être clairs et visibles aux esprits éclairés de tous et toutes - comme le milieu de la recherche scientifique -, des mécanismes de discrimination systémique des femmes sont à l'œuvre et réduisent par exemple la possibilité de diffusion du travail de recherche mené par les femmes.

Ce qui me conduit à la deuxième vision fautive des rapports hommes-femmes que les mots de madame Thériault m'ont rappelée : celle des campagnes pseudo-féministes telles «Lean In», promue par Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook. Le sous-titre du livre de Mme Sandberg, qui a lancé et guidé la campagne, était presque une paraphrase des mots de la ministre Thériault : «Women, Work, and the Will to Lead». L'accent est sur la volonté individuelle à faire, à être, à avoir, à gagner. L'accent est sur ce que l'individu, pris isolément, peut accomplir par sa seule force de volonté.

Cette vision est dangereuse dans la mesure où elle met le poids de la réalisation de conditions d'égalité sur les épaules des individus pris isolément, au lieu d'en faire un enjeu social et, surtout, politique.

Des générations de chercheurs ont démontré soigneusement que la volonté individuelle ne suffit pas à surmonter les obstacles et les barrages de type structurel qui empêchent les femmes d'atteindre certaines positions, de monter dans l'échelle professionnelle à la même vitesse que les hommes, etc.

On a utilisé des expressions telles que «glass ceiling» («plafond de verre»), «glass escalator» («escalier de verre»), «sticky floor» («plancher collant») pour indiquer justement la tension entre l'invisibilité de ce barrage et le caractère objectif et mesurable de leurs effets empiriques.

Si on considère les accomplissements personnels comme le produit exclusif de la force de la volonté individuelle, revient-on aussi à attribuer aux femmes la responsabilité pour ne pas avoir accompli assez, pour ne pas avoir obtenu ce qu'elles désiraient ?

Une des ambitions et des conquêtes des féministes depuis les années 1970 a été d'arracher les questions d'égalité au privé, à l'individuel, et de les redéfinir en tant qu'enjeux politiques, sociaux, collectifs. Pas la peine de revenir un demi-siècle en arrière.

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