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Qu'enseignerons-nous aux enfants du XXIe siècle?

06/01/2016 12:12 EST | Actualisé 05/01/2017 05:12 EST

Ma fille, née en 2015, est débarquée sans l'avoir demandé dans un monde qui ne se porte pas à merveille. Étant à mon tour née à une époque de forte crise économique, terrorisme répandu, conflits internationaux majeurs, et même de guerre froide, je ne m'adonnerai pas au jeu préféré des praticiens de la déploration, soit le jeu du «jadis» et du «autrefois». Mais j'avoue que ma fille et sa génération, qui atteindront l'âge adulte au moment où les effets du changement climatique - pour ne parler que d'un sujet d'actualité - affecteront la vie quotidienne de la majorité de la population de la planète, n'auront pas la vie facile.

Quand je me demande ce que je voudrais (ou pourrais) transmettre à ma fille, je me retrouve à considérer la possibilité que notre manière actuelle (occidentale? privilégiée?) de penser le monde soit tout simplement insuffisante pour faire face aux défis qui découlent des conséquences de notre mode de vie et de celui des générations précédentes. En 1979 - il y a longtemps, j'avoue - le philosophe allemand Hans Jonas publiait son ouvrage Le principe responsabilité, dans lequel il proposait une nouvelle éthique pour une humanité devenue capable de produire des technologies qui pourraient entraîner sa propre destruction. Puisqu'il est de notre responsabilité de protéger l'humanité et la possibilité même que l'humanité survive, il faut s'abstenir, nous dit Jonas, d'utiliser les technologies qui pourraient détruire cette possibilité et donc les générations à venir. Ce devoir de protection comprend aussi l'environnement, comme condition de possibilité de la persistance des êtres humains.

Jonas avait-il vu et prévu que graduellement, au moins en ce qui concerne le mode de vie des pays développés, l'ensemble de nos gestes quotidiens est désormais destiné à faire l'objet d'interrogation éthique et de questionnements incontournables quant à ses effets?

Notre mode de vie même, avec ses caractéristiques pourtant banales, entraîne des conséquences catastrophiques et une surexploitation des ressources terrestres qui ne sera plus soutenable au moment où mon enfant sera adulte. La consommation de viande, l'usage de la voiture, la production de déchets, la consommation d'eau et d'électricité, les gaspillages alimentaires, l'obsolescence programmée des appareils technologiques, le décalage croissant entre les riches et tous les autres - bref, tout geste, même le geste le plus simple de la vie quotidienne, ne peut plus vraiment être accompli sans se soucier de ses effets, lorsqu'on le considère dans sa dimension systémique. Notre savoir, l'information dont nous disposons, que nous partageons socialement et que nous recherchons, nous met dans une condition éthique particulière. Cette condition éthique pourrait être définie de la manière suivante: nos conduites les plus banales - et non seulement les conduites exceptionnelles comme lors des guerres ou des catastrophes majeures - demandent désormais une réflexion continue et approfondie, une décision qui a affaire avec notre responsabilité éthique face à la planète, aux autres qui se trouvent dans des conditions défavorisées, à nos enfants et à tous ceux avec lesquels nous partageons le monde. Est-il encore possible, par exemple, de préférer la voiture aux transports en commun et prétendre ne pas savoir à quoi on est en train de contribuer?

Même le si charmant geste de changer la couche d'un bébé, et donc de se défaire d'une couche sale, peut entraîner des délibérations très complexes concernant son impact environnemental et donc ses conséquences à long terme sur les conditions de possibilités de l'existence future de l'humanité. Ce qui est encore plus déconcertant: souvent le choix apparemment le plus «écolo» (couches lavables, par exemple) ne suffit pas à nous donner une conscience tranquille, puisque son impact sur l'environnement et sur l'exploitation des ressources de la planète finit par revenir au même niveau du choix apparemment «mauvais». Autant dire que, souvent, il n'existe pas de «bon choix», et nous devons décider dans des situations d'équivalence des bonnes raisons qui justifieraient chacun des deux côtés d'une alternative éthique.

Quels outils avons-nous pour penser cette interrogation éthique universelle, et parfois presque indécidable, que le monde ambiant/contemporain nous impose?

Mais surtout: quels outils avons-nous pour éviter de nous laisser paralyser - pour enseigner à nos enfants à penser ce monde, et cependant leur transmettre non pas la crainte et le désespoir, mais l'envie de faire, de décider, d'entreprendre, de partager, d'aimer?

Au lendemain de la Conférence sur le climat de Paris,le Toronto Star publiait un article signé par Raveena Aulakh et Tyler Hamilton, qui essaient d'imaginer à quoi rassemblera la vie des enfants nés cette année sera d'ici la fin du siècle. En le lisant, je me suis dit que, pour survivre dans les scénarios que l'article envisage, ma pauvre fille aura besoin de travailler très fort, mais aussi qu'elle aura besoin d'un grand sens de l'humour. L'ironie et le rire réussiront sans doute là où le sérieux et la rationalité ont échoué. Georges Wolinski, tué dans l'attaque à Charlie Hebdo dont le triste anniversaire tombe ces jours-ci, a observé justement que «l'humour est le plus court chemin d'un homme à un autre».

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