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Éloge (tiède) de la Saint-Valentin

14/02/2015 08:20 EST | Actualisé 16/04/2015 05:12 EDT

Par souci d'honnêteté, il faut bien que je débute par un aveu: jamais je n'ai pu tolérer la Saint-Valentin. Imaginez-vous la célébrer.

Au cours des années, je n'ai pas manqué les occasions pour m'acharner sur cette récurrence. Avec une certaine jouissance sadique, je m'adonnais à déconstruire avec précision chirurgicale sa superficialité, son conformisme, son caractère lourdement consumériste. Lorsque j'ai atteint l'âge auquel on développe une conscience des questions liées à la différence de genre, j'ai même accusé la Saint-Valentin de contribuer à la reproduction des rôles stéréotypés; traditionnellement, dans un contexte hétérosexuel, les femmes sont incitées par les publicités et les magazines à se rendre attrayantes et séduisantes pour la Saint-Valentin, et les hommes à investir des sommes considérables dans des cadeaux « romantiques » symbolisant leur intérêt pour la femme (ou les femmes) en question. Voilà reproduite la vieille logique sexiste, selon laquelle la femme reçoit de la reconnaissance symbolique en échange de l'accès à son corps.

De nos jours, à l'époque où un esprit critique édulcoré s'exerce aisément partout sur les réseaux sociaux, la Saint-Valentin est généralement maltraitée par tous ceux qui souhaitent se donner un air intellectuel. C'est pourquoi, en hommage à mon esprit de contradiction, je me consacrerai à l'exercice opposé.

La première observation qui me semble pertinente ici est la suivante: une majorité de ceux et celles qui célèbrent la Saint-Valentin, ou qui en marque la récurrence par des gestes qui interrompent le cours routinier de leur(s) relation(s), est parfaitement consciente des aspects kitsch, consuméristes et conformistes de la fête des amoureux. Ces personnes ne la célèbrent pas par ignorance, mais en toute connaissance de cause. Et pourtant ils la célèbrent. Comment cette contradiction s'explique-t-elle?

Notre existence quotidienne en société est construite autour de et par un système de rituels, des routines qui scandent les temps, les étapes, les contextes, les activités de la journée, de la semaine, de l'année, de la vie. Une certaine séquence d'opérations d'hygiène personnelle, la promenade matinale pour aller au métro, la sortie hebdomadaire avec les collègues de travail, un petit-déjeuner spécial le dimanche matin, la consultation quotidienne des applications sur le téléphone intelligent - ce sont des exemples au hasard de l'organisation routinière de nos existences. À côté de ces rituels de la normalité, qui nous rassurent sur le fait que, pour ainsi dire, tout se poursuit sans obstacles, il y a une autre catégorie de rituels: ceux de l'exceptionnel. Une partie de ces rituels de l'exceptionnel scandent des moments et des significations extraordinaires: certaines étapes de la formation (par exemple la graduation), de la carrière, d'une relation amoureuse (par exemple le mariage), de l'appartenance à une communauté. Une autre partie de ces rituels, dont le caractère exceptionnel se répète par contre de manière cyclique, ont la fonction de souligner l'importance de certains aspects de la vie personnelle qui sont d'habitude régulés par la routine et le cours habituel des choses: les anniversaires, la fête des Mères, la fête du Travail - eh oui, même la Saint-Valentin.

Au début d'une relation amoureuse, la célébration de la Saint-Valentin par un geste exceptionnel (un cadeau, une invitation, un hommage) a généralement le but de communiquer à la personne visée qu'elle est spéciale, extraordinaire, et qu'on souhaiterait qu'elle commence à faire partie de nos rituels de la normalité quotidienne (la négociation des modalités se fera à un autre moment). Au sein d'une relation amoureuse déjà stabilisée, et sans doute routinière, marquer la récurrence de la Saint-Valentin signifie reconnaitre que l'ordinaire a encore un caractère exceptionnel: malgré toutes les années qui se sont écoulées, je n'oublie pas que tu es quelqu'un de spécial et que notre amour est précieux, nous nous disons par la sortie au resto, le petit cadeau, les pralines ou le bouquet de fleurs. C'est une copine (intellectuelle, professeure d'université) qui m'a récemment rappelé le danger qui, par conséquent, se cache dans l'exercice de l'esprit critique par rapport à ce type de récurrence dans une relation intime: au lieu d'être ravie que son partenaire méprise la Saint-Valentin et refuse de la fêter cette année (« c'est une fête de la consommation, tu sais que je t'aime à tous les jours »), elle s'est sentie elle-même négligée par le fait qu'il n'y ait rien d'exceptionnel de prévu pour la célébrer.

Quant au côté consumériste de la Saint-Valentin, les gens le reconnaissent d'emblée aussi. C'est une des raisons pour lesquelles l'impératif des dernières années est celui d'une Saint-Valentin « originale », qui sorte de l'ordinaire. Des produits, des services et des idées « hors du commun » sont introduits chaque année dans le marché, afin que chacun puisse « personnaliser » son geste d'amour et marquer une distance par rapport à la banalité de la Saint-Valentin. Échapper à la consommation par l'originalité, cependant, n'est qu'une illusion, savamment encouragée par la culture de la consommation elle-même: nous vous vendons les produits et les services qui vous permettront de vous distinguer, d'exprimer votre personnalité, comme personne d'autre. L'illusion de la singularité et du goût distingué procure une plus grande gratification, mais le résultat objectif est toujours le même: on dépense des sommes considérables, on se comporte de manière conforme à la conduite des autres. La consommation a déjà avalé une bonne partie de l'esprit critique qui s'exerce à son égard.

Dans cette perspective, le marché consumériste de la Saint-Valentin ne diffère point de celui des autres objets et services qui nous sont proposés comme outils de distinction et de personnalisation de l'expérience de consommation: téléphones intelligents et applications relatives, vêtements, voitures, accessoires, produits alimentaires, restaurants, etc. Difficile de se protéger de cette expérience totale qu'est la consommation par le mépris ostentatoire à l'égard de la Fête des amoureux.

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