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Ces hommes qui sont très normaux

Le risque est qu'une fois la vague médiatique passée, on ne se souvienne plus du problème, qui est un problème de culture, et non pas de « mauvaises pommes ».

01/11/2017 09:00 EDT
FangXiaNuo via Getty Images
Quelques « mauvaises pommes », des hommes avec des problèmes, aucun rapport avec le reste des hommes – c'est ça, l'idée.

Ce sont les jours des « scandales », des dénonciations, de la solidarité, des accusations croisées. Ce sont les jours où autant les médias que les réseaux sociaux et les gens ne parlent que d'agressions sexuelles, d'agissements inappropriés, de toutes les formes de harcèlement que les femmes subissent au jour le jour. Ces jours-ci, la société semble soudainement ouvrir les yeux sur la microphysique de la violence des hommes sur les femmes.

Ce n'est pas du contenu de ces dénonciations que je veux écrire, mais des modalités de leur appropriation par les médias et, par conséquent, par le public. Surtout par le public masculin.

En discutant l'autre jour avec un homme (blanc québécois) des nouvelles qui nous faisaient part des dénonciations d'agression sexuelle concernant un homme de pouvoir (blanc québécois), j'ai entendu mon interlocuteur prononcer la phrase suivante : ces hommes-là ont des problèmes avec les femmes...

Aïe, nous sommes déjà dans la logique des « rotten apples »! Quelques « mauvaises pommes », des hommes avec des problèmes, aucun rapport avec le reste des hommes – c'est ça, l'idée.

Problème #1 : l'idée que les hommes dénoncés pour agression et harcèlement sexuel aient « des problèmes » avec les femmes

Je ne suis pas formée pour reconnaître les problèmes psychologiques des gens, donc je ne peux pas exclure que ces hommes-là aient effectivement « des problèmes ». Cependant, la logique me semble réductrice, et quelque peu facile. Pour la déjouer, je vous propose un exercice simple, un petit calcul. Il y a quelques jours, le nombre des tweets incluant le mot-clic #metoo était autour d'un million sept cent mille, à travers 85 pays – disons un tweet ou un retweet par femme ayant était l'objet de remarques ou actes sexuels inappropriés. Divisez ce chiffre par le nombre d'agresseurs sexuels dont on parle dans les médias ces jours-ci (20, mettons). Le résultat est paradoxal, n'est-ce pas? Je vous propose cette petite division pour montrer que les hommes accusés publiquement – ceux qui ont supposément « des problèmes » - ne représentent manifestement qu'une portion minuscule des hommes qui se livrent (habituellement) à des commentaires et à des actes inappropriés à l'égard des femmes. Ce qui distingue ces hommes-là – qui sont tous apparemment, comme ma collègue Isabelle Boisclair le soulignait avec ironie, « des hommes respectables, des hommes bien sous tous rapports, des grands hommes » - n'est pas l'attitude à l'égard des femmes, mais les opportunités. Ces hommes-là, très normaux, pas du tout « pathologiques », partagent une culture généralisée qui induit les hommes à considérer les femmes et leur sexualité comme fondamentalement accessibles, comme inconditionnellement disponibles.

Par contre, le prestige et la position sociale de ces hommes-là leur donnent certainement davantage d'opportunités de traduire cette attitude en action inappropriée. Ce qui m'emmène au problème #2.

Problème #2 : « Ces hommes-là », c'est toujours les autres

Le danger, chers hommes, c'est que vous ne vous sentiez pas concernés en première personne (une exception ici). Combien de fois avez-vous entendu, vu, constaté, soupçonné que des femmes autour de vous étaient harcelées par des grands ou petits harceleurs, et vous n'avez rien dit? Combien de fois avez-vous jugé une femme sur son apparence ou sur sa désirabilité? Combien de fois avez-vous entendu ou fait des commentaires sexuels inappropriés adressés à des femmes de votre entourage et vous n'avez pas réagi? Combien de fois avez-vous rigolé et vous êtes-vous excités en regardant des films ou des vidéos dans lesquels les femmes ne sont que des objets sexuels? « Pathologiser » est une bonne stratégie – consciente ou inconsciente – pour ne pas se sentir concerné. Cela comporte un grand danger cependant : le risque est qu'une fois la vague médiatique passée, on ne se souvienne plus du problème, qui est un problème de culture, et non pas de « mauvaises pommes ».