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Ce «panier de crabes» qui gouverne nos transports...

10/06/2016 10:06 EDT | Actualisé 11/06/2017 05:12 EDT

«On se trouve devant une situation où l'un des plus gros ministères du gouvernement du Québec fait l'objet, on le sait maintenant, d'enquêtes policières, de vérifications constantes, a dit M. Couillard. Ce n'est pas sain pour le Québec, ce n'est pas sain pour la société. Il faut donc agir vigoureusement.»

Alors que les allégations d'irrégularités, de malversations, d'entraves aux enquêtes et de manquements graves pleuvent sur le Ministère des Transports du Québec (MTQ), la citation précédente pourrait normalement rassurer. Le gouvernement a vu, le gouvernement a noté, le gouvernement a agi, et le gouvernement tranchera. En bref, le gouvernement, en bon gestionnaire, s'occupe de ses affaires et lorsqu'il y a des problèmes, il s'affaire à les régler. Rien pour écrire à sa mère...

Sauf que voilà, un autre article nous dit ceci : « Sous le règne de Jean Charest, l'entrepreneur Paolo Catania espérait percer le marché du ministère des Transports en échange de contributions occultes au Parti libéral du Québec (PLQ). »

Cette citation récente nous vient de l'entrepreneur Paolo Catania, connu pour son rôle douteux dans l'affaire du Faubourg Contrecoeur à Montréal, un dossier toujours pas résolu. Et cette citation nous ramène à la Commission Charbonneau. Bon, j'imagine que le souvenir est toujours présent dans vos esprits : personne n'a été condamné, on a blâmé à demi-mot, on a fait dissidence, et au final, on a pas mal tabletté toute la patente. L'utilité, c'est surtout d'avoir fait baisser le coût des contrats de 20%, et d'avoir permis, pour la suite, d'adopter des lois permettant de mieux encadrer les contrats publics (par exemple, la Loi sur l'intégrité en matière de contrats publics et la Loi sur la récupération des sommes payées injustement.)

Mais voilà, à la CEIC, l'objectif était d'étudier le lien entre le financement des partis politiques et l'octroi de contrats publics. Si ce lien n'a pas été prouvé hors de tout doute, la citation de M. Catania, même si elle n'a pas été juridiquement validée, se rapporte fidèlement à d'autres témoignages entendus lors des audiences de la CEIC : les entrepreneurs en construction et les firmes de génie-conseil (pour ne nommer que ceux-ci), en échange de contributions au Parti libéral du Québec (PLQ) et dans une moindre mesure aux autres partis provinciaux (ainsi qu'au parti de l'ex-maire de Montréal Gérald Tremblay), se voyaient favorisées dans l'octroi des contrats publics. Et le plus gros donneur d'ouvrage au Québec, surtout dans le cas de la construction et du génie-conseil, c'est le MTQ...

Le Ministère des Transports du Québec, ce sont des investissements en grande partie routiers qui totalisaient 1,7 milliard en 2007, 4,2 milliards en 2011 et 4,7 milliards en 2015. Le réseau routier étant soumis aux rigueurs hivernales et à l'épreuve du temps, les montants investis seront encore plus importants à l'avenir. Dès le rapport déposé par Jacques Duchesneau à Sam Hamad, ministre des Transports en 2011, il était indiqué que « (...) 10 entrepreneurs réalisent 39% des chantiers routiers, et 10 firmes se partagent 68% des contrats de services professionnels. » La sonnette d'alarme a été tirée dès 2011 (et ce même article nous rappelle que le DGEQ avait lui aussi lancé l'alerte, 10 ans auparavant, au sujet des contributions politiques en échange d'élections « clé en main »), mais il a fallu attendre encore quelques années avant de voir la CEIC, et s'il n'en tient qu'à l'opinion de l'auteur de ces lignes, nous sommes restés sur notre faim en s'il-vous-plaît...

Donc, percer au MTQ et à cette manne inépuisable de contrats de construction et services professionnels était, à n'en pas douter, la priorité de bon nombre d'entrepreneurs et de firmes de génie-conseil. Certains ont trouvé le moyen d'y parvenir en inondant les partis politiques, et particulièrement le PLQ de Jean Charest, de cadeaux, de contributions monétaires à la caisse du parti, et de services en tous genres (bonjour, Tony Accurso!) Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas surprenant, c'est même documenté. Ce n'est malheureusement pas prouvé hors de tout doute par des preuves béton, mais disons qu'il n'y a pas loin de la coupe aux lèvres. Et vous comprendrez bien que toutes les entreprises et firmes mises en cause dans les travaux de la CEIC ont changé de noms, et sont toujours actives dans un chantier près de chez vous...

Ce même rapport Duchesneau mettait en garde contre un problème devenu chronique et lourd de sens au MTQ : la perte de l'expertise interne, liée aux salaires plus concurrentiels dans le privé. Recourir aux firmes privées et aux consultants externes était donc devenu une nécessité; c'est aujourd'hui la norme, et avec tout les coûts en extra qui viennent avec. Le MTQ nivelle par le bas depuis longtemps, et ce nivellement par le bas, cette perte d'expertise amène le plus gros donneur d'ouvrage du Québec à être à la merci des entrepreneurs et des firmes de génie-conseil, pour réaliser des travaux qu'à un certain moment dans son histoire il était capable de mener à bien avec ses propres ressources...

La boucle est bouclée. L'UPAC enquête sur des irrégularités dans l'attribution des contrats au MTQ. Ces irrégularités sont liées à la perte d'expertise des fonctionnaires du MTQ, qui doivent donner plus de contrats en externe et donc souvent aller en appel d'offres, ce qui est parfois complexe, long et retarde le processus dans une ère où les résultats rapides sont valorisés. Donc on coupe les coins ronds (fractionnement des contrats.) Elles sont aussi liées au monopole exercé par quelques entrepreneurs et firmes de génie-conseil qui se partagent un marché restreint, où n'entre pas qui veut.

Et depuis le temps que cela dure, c'est devenu une « culture » au sein du MTQ. Les gens à l'interne ne veulent évidemment pas que les irrégularités soient exposées au grand jour, donc ils mettent des bâtons dans les roues des vérificatrices. Et la sous-ministre défend bec et ongles son ministère, puisqu'elle sait très bien ce qui s'y passe, et que même si elle perd son job, on la parachutera ailleurs, avec un salaire doré. Encore une fois, les seuls qui perdent dans tout ça, ce sont les contribuables québécois...

M. Couillard, agir vigoureusement est une bonne chose, mais nous sommes 10 ans trop tard. Ça va être très long, changer cette culture au MTQ, et permettez-moi de douter de votre volonté sincère à y arriver. Et de grâce, renvoyez Dominique Savoie chez elle, idéalement avec un salaire de quittance, mais pas un salaire à vie; c'est ridicule qu'on lui permette de continuer dans la fonction publique après sa gestion exécrable, et surtout, ses commentaires en commission. Un sous-ministre n'a pas d'ordre à recevoir d'un ministre élu, vraiment? Et de qui relève-t-elle, alors??

Une fois aux 4-5 ans, on voit des gens courageux oser plonger les deux mains en avant dans ce panier de crabes qu'est le MTQ. La plupart du temps, ils se font pincer, et s'en retournent meurtris. Je souhaite à l'UPAC un coup de filet digne des pêcheurs de haute mer...

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