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Le choc générationnel, ou comment perdre de vue le sens du mot «société»

05/06/2014 02:07 EDT | Actualisé 04/08/2014 05:12 EDT

Tout d'abord, je vous invite à lire ce résumé d'un sondage réalisé par la firme CROP auprès de 500 jeunes nés dans la première moitié des années 90). Ces jeunes se sont fait poser des questions sur leurs valeurs personnelles, et CROP a ainsi pu dégager quatre « archétypes », ou quatre catégories, pour décortiquer la façon de penser de nos jeunes Québécois : individualistes, néo-rrads, le nouveau Québec Inc. et souverainistes progressistes.

Même si ma catégorie d'âge personnelle est antérieure à celle qui était ici visée, il va sans dire que je reconnais aussi ma propre génération dans cette catégorisation. Sans l'ombre d'un doute, je suis un souverainiste progressiste : scolarisé, politisé, à gauche, préoccupé par l'éducation et par l'environnement, ouvert sur le monde et totalement pour une immigration forte, mais intelligente. En revanche, lorsqu'on observe les trois autres groupes, une chose me saute aux yeux : il ne devrait pas y en avoir trois, mais deux!! Les individualistes et le nouveau Québec Inc. sont un seul et même groupe, à deux différences près : le niveau de scolarisation et l'intérêt envers la chose publique, beaucoup plus élevés chez le nouveau Québec Inc. Mais au final, leurs principales demandes sont : moins d'impôts, moins d'État, plus de libertés individuelles et plus de création de richesses (ou à quelques mots près).

Mis ensemble, ces deux groupes forment environ 56% des 500 répondants. En y ajoutant le groupe des néo-trads (en gros, très à droite, attachés aux valeurs traditionnelles comme la discipline, le travail, la famille, habitant surtout en région, méfiants envers l'immigration et peu intéressés par la politique), on obtient le pourcentage d'environ 82%. Certes, ce dernier groupe est différent des deux autres et ne peut donc être fusionné, mais on y retrouve encore une fois l'élément suivant : la création d'emplois et de richesses comme préoccupation première. Et si ce n'est pas écrit tel quel dans l'article, je parierais ma chemise que ce groupe valorisant le travail et la discipline préférerait aussi moins d'impôts et plus de libertés individuelles.

C'est un sondage, certes, et les politiciens nous le disent toujours : il ne faut pas prêter attention aux sondages. Néanmoins, il aurait fallu vivre caché au fond du Saint-Laurent pour n'avoir pas compris la dangereuse glissade des jeunes générations vers un individualisme à tout le moins partiel, et parfois total. C'est ce qu'on appelle la notion du me, myself and I , ou encore me, myself and my family. Je veux payer moins d'impôts parce que je travaille fort pour mon argent et pour faire vivre ma famille, je suis capable de me payer les services que j'utilise donc je n'ai pas besoin que l'État en paie la totalité ou une partie. Laissez-moi tranquille le plus possible, je suis tanné de payer pour les autres, je veux faire ce qu'il me plaît. En général, cette mentalité rime aussi avec la vision du Québec «qui vit au-dessus de ses moyens, qui dépense trop, ne produit pas assez par rapport aux autres provinces, etc.»

Je vous ramène ici à un concept fondamental : Le concept de s-o-c-i-é-t-é. Littéralement, il s'agit d'«ensemble d'êtres humains vivant en société (...) Milieu humain dans lequel quelqu'un vit, caractérisé par ses institutions, ses lois, ses règles (...)» Allons plus loin dans ce concept, attardons-nous sur les termes suivants : «humain», «ensemble» et «institutions». Sans verser trop dans le littéral, l'homme est un animal social, c'est-à-dire qu'il vit et a toujours vécu en groupe, qu'il soit nomade ou sédentaire. Seul, l'homme est vulnérable aux grands prédateurs du règne animal; en groupe, il est le plus puissant prédateur de la planète. D'où l'importance de se regrouper, avec la notion de «l'union fait la force.» Donc ensemble. Avec la notion de regroupement et d'ensemble vient celle, tout aussi fondamentale, du «vivre ensemble.» Dès l'aube des Hommes, il a été nécessaire aux groupes ainsi formés de se doter de lois, de règles et d'obligations pour être en mesure de bien vivre ensemble. Plus tard, cela a été regroupé sous une plus grande égide, soient les institutions. Ces institutions, à tout le moins théoriquement, sont supposées être le garant du vivre ensemble, du bien commun, de l'ordre public et du partage de la richesse, ainsi que de la protection des citoyens.

J'arrête de vous emmerder avec la sémantique et je vais tâcher d'être clair. L'État a la responsabilité de punir aux manquements, de veiller à l'intérêt général et d'aider les moins nantis, qui sinon ne s'en sortiraient pas. Or, cet État que tous semblent vouloir diminuer comme peau de chagrin, qui a bien sûr enflé comme la grenouille dans la fable, mais qui reste un rempart contre les inégalités est menacé. Dans tout ça, une chose m'horripile au plus haut point: s'il est communément admis, à quelques mauvaises blagues près, que tous ne naissent pas avec les mêmes chances de succès dans la vie (environnement social, compétences, maladies, etc.), que fait-on avec ceux qui, pour paraphraser IAM, ne sont pas nés sous la même étoile?

Je ne ferai pas ici la glorification du Bien-Être social, qui a définitivement ses travers, mais l'État, via l'accessibilité de plusieurs services (notamment la santé et l'éducation), aide ceux qui en ont le plus besoin. Et comment est-il en mesure de le faire? Parce que tous, collectivement, nous payons pour rendre ces services accessibles! Et c'est ça le sens du mot «société» : on ne laisse pas dépérir les nôtres, on tente de les aider, et ultimement, on paie pour eux, parce que personne n'est à l'abri d'un coup du destin (grave accident, naissance d'un enfant souffrant de problématiques criantes, faillite imprévue, etc.) et que, dans la situation inverse, on aimerait bien être aidé! Et demander moins d'impôts, c'est augmenter les coûts de tous les services publics; augmenter les coûts, c'est empêcher les moins nantis d'y avoir accès ; les empêcher d'y avoir accès, c'est assurer à ces gens des années de misère et au final, des coûts pour la société...J'arrête ici parce que je ne suis pas un économiste, right?

On peut débattre autant qu'on veut de telle ou telle dépense étatique, et il faudrait en débattre! Mais lorsque j'entends parler certains jeunes des générations Y et Z, que leurs valeurs sont ainsi exposées au grand jour, il m'est plus facile de comprendre pourquoi le projet souverainiste pique du nez, pourquoi les grands débats de société ne se font pas, pourquoi la CAQ a autant le vent dans les voiles à Québec et dans les couronnes montréalaises et pourquoi il est plus que temps de passer au mode de scrutin proportionnel. Nous ne sommes plus une société composée d'individus aussi intéressants que variés, mais 8 millions d'individus pour qui, hors de leurs réseaux sociaux respectifs, les autres semblent avoir bien peu d'importance...

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