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Le budget Leitao du futur

11/06/2014 11:59 EDT | Actualisé 11/08/2014 05:12 EDT

Je n'attendais certainement pas du budget libéral qu'il s'inspire d'une vision de justice sociale. Je n'attendais pas d'investissements dans la santé et l'éducation. Bien que personne n'ait parlé d'un budget «d'austérité», je n'ai pas été surprise d'entendre toutes les précautions que vous avez prises pour nous dire qu'il y aurait des choix difficiles à faire. (Ben oui)

Déjà, je trouvais que le gouvernement et les médias participaient à la désinformation en ne mentionnant pas que le déficit budgétaire actuel était parfaitement prévisible, étant donné les nombreux avantages fiscaux accordés aux nantis et aux entreprises dans les années passées. Ces avantages ont littéralement vidé les caisses de l'État, pavant la voie à de nombreuses coupes dans les services à la population. J'étais étonnée qu'on ne mentionne jamais que le déficit budgétaire pouvait aussi se régler en haussant les revenus de l'État et en allant piger dans les poches de ceux qui en beaucoup profité depuis plusieurs années, soit le 1% qui a creusé le fossé des inégalités sociales. Mais j'ai commencé à avoir un très mauvais pressentiment quand Philippe Couillard, au lendemain de ses élections, nous a parlé de «problèmes structurels et de démographie».

Pour moi, ces mots ne disent rien qui vaille pour les femmes. Attachés ensemble, ces mots veulent dire que les conseillers économiques du nouveau gouvernement sont de l'ancienne école, et qu'ils croient que l'économie du Québec doit nécessairement passer par une forte croissance du taux de natalité pour que les enfants de demain paient les dettes monstrueuses des 1% favorisés, notamment depuis la fin des 30 glorieuses années de prospérité qui ont suivi la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette analyse néolibérale, c'était celle qui était à la mode jusqu'en 2008, c'est-à-dire avant la remise en question du système d'accroissement perpétuel de l'économie à la faveur des actionnaires et au détriment de l'économie réelle.

Attachés ensemble, les mots «problèmes structurels et de démographie » veulent dire aux femmes qu'elles doivent s'atteler à la tâche et faire ce que la société attend d'elles : des bébés. Ou alors, ces mots veulent aussi dire que le gouvernement maraudera dans le monde à la recherche de nouveaux immigrants en leur promettant mer et monde, et en omettant de leur dire que le Canada les recevra, à condition que les femmes leur fassent une belle moyenne de trois ou quatre enfants par femmes (pour ça, pourquoi reconnaître les diplômes?); et que les hommes travaillent sans rechigner au salaire minimum dans les entreprises de service et par ce fait, contribuent à maintenir les salaires à un bas niveau (pour ça, pourquoi reconnaître les diplômes?).

Déjà, la féministe en moi a commencé à être en alerte. Mais quand j'ai entendu l'ineffable Martin Coiteux, président du Conseil du Trésor, mettre en doute la pertinence du programme de garderies à 7$, là, j'ai vraiment commencé à sentir l'odeur désagréable d'une vision machiste et désuète de l'économie selon Couillard.

Alors vraiment! Ce Parti libéral qui jouait la vierge offensée pour la poignée de musulmanes voilées qui auraient pu quitter volontairement leur emploi au sein de la fonction publique pour des raisons religieuses, ce parti inclusif et si compassionnel ne montre aucun sentiment quant au fait de retourner à la maison les 70 000 femmes, voilées et non voilées, qui sont entrées sur le marché du travail depuis le début de ce programme? Ces femmes qui, grâce à leur arrivée sur le marché du travail, ont contribué à maintenir l'économie du Québec à flot pendant que des dizaines d'entrepreneurs et de hauts fonctionnaires paradaient devant la commission Charbonneau pour avoir pigé largement dans les programmes d'infrastructure qui bénéficient surtout à un boys club d'entrepreneurs amateurs de bateaux à voile? Ces femmes qui maintiennent à flot le pouvoir d'achat et le PIB grâce à leur participation à une économie de proximité plutôt que dans des paradis fiscaux?

Pourtant, de nombreux critiques ont alerté les ministres des Finances partout dans le monde. Toutes les nouvelles orientations du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (qu'on ne peut accuser de plaider pour la gauche) mettent en garde la communauté internationale d'éviter les mesures budgétaires d'austérité qui pourraient avoir l'effet inverse du but recherché, soit la reprise de la croissance économique. Tous les indicateurs du point de vue de l'environnement, de la stabilité géopolitique, de l'économie réelle vs l'économie de marché nous mènent vers la seule issue possible: nous devons apprendre à gérer la décroissance et à réviser la fiscalité pour imposer les capitaux plutôt que les revenus.

De plus, la PDG du FMI, madame Christine Lagarde, n'hésite plus à rappeler l'évidente corrélation entre la présence des femmes sur le marché du travail et la richesse économique et sociale des pays qui valorisent et soutiennent leur participation massive dans l'économie. Bienvenue en 2014, Monsieur Leitao.

Que dire de ces promesses d'investissement dans le projet de cimenterie de Port-Daniel, dans le Plan Nord, dans la vallée du Saint-Laurent? Encore des investissements dans des projets ponctuels qui embauchent majoritairement des hommes. Je n'ai rien contre le fait de faire travailler des hommes, mais vous souvenez-vous qu'en 2014, le portrait du ménage familial a quelque peu changé? La famille québécoise n'a plus la même allure qu'en 1950, où les hommes étaient considérés comme pratiquement l'unique pourvoyeur de la famille.

Ces hommes, à qui vous tenez tant à donner du travail dans des projets d'industries lourdes ou d'infrastructures, remplissent-ils le contrat social de 1950? En 2014, le taux de divorces dépasse pratiquement le nombre de couples mariés. Dans la société contemporaine, les couples se lient et se délient et les familles se composent et se recomposent d'une manière qui n'a plus rien à voir avec les années 50. La seule chose qui demeure, c'est que ce sont encore les femmes qui s'occupent majoritairement des enfants. Il serait donc normal que les gouvernements fassent l'effort d'investir dans des projets d'emploi dont les femmes feraient équitablement partie.

Est-ce que votre budget tient compte de cette réalité? Pas une seconde! Vous avez un président du Conseil du Trésor qui pourrait tout aussi bien être président du Conseil des Dinosaures! Votre budget se désolidarise des femmes et, par le fait même, il tourne le dos au tissu économique de base du pays.

Monsieur Leitao, si vous voulez que l'économie, que vous tentez de «corriger», entre dans le cœur du 21e siècle, vous ne pouvez plus passer à côté de la création de politiques d'emploi qui fassent une part équitable aux femmes. Il n'est plus possible, en 2014, de créer des politiques d'emploi dites «structurantes» sans considérer le portait social global des contribuables.

Votre vision de l'économie d'un autre temps a atteint des sommets cette semaine, quand j'ai vu les trois paliers de gouvernement investir dans le plus macho (pour ne pas dire Gino) des symboles rétro : la F1... et pour 10 ans, en plus! Toute une vision d'avenir! Un bel investissement dans l'économie de demain! Tout le contraire de la fête à l'environnement, à l'économie verte et à la place des femmes dans notre économie.

Vous avez un problème structurel à corriger dans votre budget, très bien, mais orienté vers les réels défis de l'avenir, s'il vous plait!

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