Cedric Lizotte

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Bangalore, ville stratifiée

Publication: 27/04/2013 17:00

En sortant du train à la station centrale de Bangalore, un sac sur le dos et une bouteille d'eau à la main, on se fait bousculer par un homme, la peau sale et portant un dhotî, qui tente d'entrer dans le train nouvellement arrivé avant même que les passagers en soient sortis. Après s'être frayé un chemin hors du train malgré le tumulte causé par cet homme, nos sens sont immédiatement attaqués.

Premièrement, la chaleur extrême et sèche du mois de mars et le soleil d'un ciel dénudé de nuages irritent comme un abrasif sur le front et dans le nez. Puis, l'odeur de sueur va et vient, en rafales, dépendamment des gens qui passent autour de nous. La gare est noire de gens. Plusieurs sont couchés sur le plancher. Certains ont des sacs et semblent attendre leur train, mais d'autres semblent dormir là, sans avoir l'intention de se déplacer.

À la sortie de la gare, ce sont les chauffeurs d'autorickshaw qui prennent toute la place. Tous vêtus d'une chemise brune, ceux-ci nous assaillent, tapent dans leurs mains pour attirer notre attention, crient, sifflent, parfois même nous prennent par le bras. "Auto? Auto? Taxi? Whereyougoin'?" Ils gesticulent, font des bruits stridents avec leurs lèvres, dès qu'ils voient un étranger. Ils refusent tous, systématiquement, d'activer le compteur de leur engin et demandent parfois jusqu'à 200 fois plus d'argent d'un blanc que d'un résidant. Une fois l'adresse donnée, on part. Et le chaos va en crescendo.

Les autorités ont beau avoir peint des lignes blanches sur les rues principales pour délimiter les voies, celles-ci ne sont que suggestions pour les chauffeurs indiens. Parfois à six véhicules de large sur une rue à deux voies, les rickshaws, mobylettes, camions, voitures cinquantenaires et automobiles neuves klaxonnent et tentent de se dépasser sans arrêt, multipliant les manœuvres dangereuses.

Ce n'est qu'une fois sorti du centre de la ville - vieux, sale, parsemé d'excréments de vache et de déchets, constitué d'immeubles de béton qui tombent en ruines, et où la poussière et le diésel envahissent les narines - qu'on peut enfin rouler un peu plus librement. Notre rickshaw gagne du terrain vers l'autoroute qui forme un anneau autour de la ville.

EN IMAGES: (Suite du texte dessous)

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  • (Crédit photo: Cédric Lizotte)

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Bangalore est considérée comme étant la capitale mondiale du centre d'appels. D'ailleurs, Bell Canada et la Banque Royale utilisent les services après-vente indiens depuis plusieurs années. Et les répercussions de cette manne d'emploi dans ce pays généralement très pauvre se font sentir en banlieue de Bangalore.

On y trouve des clubs, des bars, des restaurants, des rues propres et des trottoirs droits, et même des microbrasseries - Toit et Biere Club, entre autres -, et beaucoup de musique occidentale, de la bouffe d'un peu partout dans le monde, mais surtout américaine et arabe, et des cafés, et des centres commerciaux qui n'existent pas seulement pour les étrangers, puisqu'en fait dans d'autres villes indiennes, dont Chennai, les centres commerciaux sont vides.

Bangalore semble être stratifiée. De son centre, où l'Inde pauvre, malodorante, poussiéreuse et chaotique qu'on voit dans les documentaires, vers ses banlieues, scintillantes, couverte de bijoux, habitées d'hommes fiers et de femmes élégantes, qu'on voit dans les comédies romantiques de Bollywood et dans le cinéma indien en général.

Aujourd'hui en Inde, en théorie, il est illégal de faire de la discrimination sur la base des origines ou de l'emploi d'une personne. Mais en pratique, ce n'est pas si simple. Le système de castes a créé des catégories d'humains et les fils et les filles des gens qui étaient responsables de tâches plus humbles n'ont pas les mêmes opportunités que les descendants des membres des anciennes castes plus riches. D'ailleurs, encore aujourd'hui, les mariages entre différentes castes sont rares. Bangalore, elle, est divisée comme l'était l'Inde des castes: de pauvre à riche, d'illettré à éduqué, de pestilentiel à couvert de parfum.

Il faut donc, à Bangalore, savoir à qui on s'adresse. Les hôtels, par exemple, coûtent de 15 à 250 dollars. Mais la qualité de l'hôtel, le service et la propreté ne vont pas nécessairement de pair avec le prix : un hôtel à 20 dollars peut bien valoir plus que celui à 50. Même chose avec le service : un restaurant peut offrir de l'excellente bouffe à 3 dollars pour un repas tandis que le restaurant à 30 dollars peut tout aussi bien vous servir de la mauvaise nourriture. Télécommunications? Même chose : le prix ne dictera pas ce que vous obtiendrez, vous devrez donc vous armer de patience et répéter votre demande, passant d'employé à employé, jusqu'à ce qu'on vous donne ce que vous cherchez.

Mais toute cette société, à Bangalore, qui semble construite comme un château de cartes, un château de strates, est fonctionnelle. Elle l'est depuis des décennies. Et au final, c'est ce qui est absolument phénoménal, dépaysant, frappant, captivant au sujet de cette ville : elle continue, malgré tout ce qui est visible à l'œil nu, d'être opérationnelle. Elle n'implose pas, elle a sa culture qui est forte, elle est tournée vers l'Arabie et l'Occident, malgré qu'elle soit installée exactement au milieu de l'Inde. Et on a beau, en tant qu'Occidental, se dire qu'il faudrait de l'ordre, qu'il faudrait que quelqu'un se mette en charge de la propreté, de la circulation, des règlements stricts, de la discipline... on s'aperçoit rapidement qu'on n'a aucune idée, absolument aucune, de ce que l'Inde est vraiment. Chaque fois qu'on se dit qu'il devrait y avoir une manière de réguler le chaos, le sentiment de grandeur reprend, on remarque à quel point on est petit, qu'un pou sur cette tête géante qu'est le sous-continent indien, seulement qu'une personne sur 1,2 milliard, attablée dans un café, seul avec ses idées farfelues.

 

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