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Le courage d'être soi

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Force, courage, puissance, esprit de décision, volonté, indépendance... dans ces déclinaisons du «soi», du «courage d'être soi» dont je perçois bien la tonalité toute foucaldienne, il nous faut bien entendu distinguer les effets du tempérament, de la personnalité, de l'énergie individuelle (qui ont leur part), du profond désir de liberté logé au cœur de la subjectivité. Dès mon plus jeune âge révolté, il m'a semblé, très classiquement, faire cet apprentissage à travers celui des autres: artistes, écrivains, singularités en acte. Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours été attirée et fascinée par les réprouvés - poètes maudits, libertins, surréalistes - tous ces hommes de l'écart, rebelles, frondeurs, réfractaires à l'ordre, à l'autorité, à la norme. Fascinée aussi par les avant-gardes et les sociétés secrètes, modèles d'action stratégique plus ou moins clandestins, terriblement excitantes. Car il est selon moi deux formes de vie, deux styles d'existence qui commandent ce «pas de côté» par rapport à la majorité, «le modèle auquel il faut être conforme» comme disait Deleuze, ce sont la vie militante, politique, et la vie intellectuelle, la vie d'artiste, intrinsèquement liées l'une à l'autre par l'esprit critique et le sens de la guerre. Il va sans dire que ces styles de vie appartiennent à la minorité, pour parler encore comme Deleuze, c'est-à-dire à un «devenir», à un «processus.» C'est pourquoi «majorité et minorité ne se distinguent pas par le nombre» disait-il encore, «une minorité peut être plus nombreuse qu'une majorité» (cette précision faite pour disqualifier le reproche d'élitisme...)

Identité, étiquettes et construction de soi

J'imagine que ces préoccupations et ces goûts se retrouvent dans les essais que j'ai consacrés à l'exploration de certaines figures artistiques qui sont avant tout des figures de pensée ayant eu - ô combien! ce courage : Saint-Simon, aristo hyperréactionnaire ; Debord, penseur et aventurier révolutionnaire ; Laurence Sterne, écrivain excentrique ; Andy Warhol, dandy taoïste...

Et j'imagine que répugnant alors à écrire des récits ou des romans à la première personne, ces figures m'ont offert la possibilité de dessiner une sorte d'autoportrait oblique, en empruntant leurs masques, en diffractant mon «moi» à travers eux. Si je vais plus loin, je sens aussi que quelque chose me gêne dans la notion de «soi» (qui sans mauvais jeu de mots ne va pas de soi), concept si souvent rabattu sur «je», «moi», dont j'avoue que je m'y sens peu à l'aise à partir du moment où on le rabat aussi sur l'identité. Oui, j'avoue que la revendication et la question si prégnante aujourd'hui chez nos contemporains de l'identité me fatigue énormément, je ne m'y retrouve pas. Comme je me retrouve de moins en moins dans la fixité un peu vaine du concept majeur en Occident, comme l'a bien vu Nietzsche, de «volonté». Identité, volonté : trop de frontalité et de fixité s'y logent désormais pour moi... on en reparlera...

Car jamais je ne me suis sentie définie par les critères au moyen desquels autrui serait susceptible de me ranger dans une case. Femme? Pas tant que ça tant je me sens virile, séduisante, mais aussi faisant peur aux hommes... Blanche? Ce n'est pas ce que je ressens quand je me balade hyperbronzée et l'air d'une métèque en Angleterre... Hétéro? Pas si simple... Occidentale? Par habitat géographique sans doute, mais pas complètement tant la pensée chinoise et indienne me requiert - intellectuellement et existentiellement. Écrivain? Je suis au fond si dilettante... Je plaisante à moitié, mais il y a du vrai. Hormis la langue française dans laquelle je m'exprime et la civilisation/tradition européenne qui ont façonné mes goûts, l'identité n'est pas une question qui m'intéresse. En revanche, la construction de soi-même, le making of me de Brumell, devenir l'enfant de ses œuvres, s'éduquer soi-même comme la marquise de Merteuil, le «souci de soi» au sens de Foucault (c'est-à-dire de l'Antiquité), oui.

Les relations aux autres, entre liberté et coercition

Très jeune la famille - et plus tard l'entreprise - m'ont paru des figures d'oppression, d'aliénation, et surtout des matrices névrotiques. J'aime dans ma famille ceux que j'aurais de toute façon aimés sans qu'ils y appartiennent, ma vraie famille est celle de mes amis, une famille de cœur; je me suis mariée, mais n'ai jamais voulu avoir d'enfants pour ne pas «former une famille», et après une courte expérience, j'ai fui aussi le travail salarié pour l'insécurité financière et la liberté, aidée, il est vrai, par l'homme avec qui je vis depuis 25 ans, un artiste qui partage les mêmes contraintes, le même mode de vie libre, la même complicité joueuse, ce qui fait que le «couple» (quoique jamais cette représentation ne s'impose à moi) ne dessine pas non plus pour moi une figure coercitive. Si j'ai connu de près à l'âge de 25 ans ce qu'on appelle le pouvoir et les réseaux (j'ai travaillé dans des cabinets ministériels), je m'en suis vite éloignée, jugeant leurs passions aussi «tristes» et vaines que celles qui agitent la société mondaine, revenant à ce que je place au-dessus du reste: l'otium des Anciens, le loisir studieux.

Il va de soi que je me considère comme extrêmement privilégiée de pouvoir vivre plus ou moins confortablement de mes passions, ou de n'en avoir, au fond, que de désintéressées comme la connaissance, la spiritualité, l'art, lesquelles sont englobées de part en part par l'amour, dans sa dimension totale, cosmique. Ce qui ne signifie nullement que je vive dans une tour d'ivoire à l'abri de mon égoïsme sacré. Sans être militante, «engagée» ou encartée, je ne me dérobe pas à la lutte ni à la solidarité quand les occasions se présentent, car j'ai le goût du combat («le bonheur tient à l'énergie des principes» dit une héroïne de Sade) et le sens, je crois, de la justice. Que ce combat s'exerce dans mon arène professionnelle et mes entours «sociaux», c'est l'évidence, car avoir une conscience politique, c'est aussi et surtout agir dans le champ qui vous est échu concrètement. Ce qui est souvent plus efficace que signer des pétitions ou manifester dans la rue.

Faire de la vie une œuvre d'art?

N'ayant jamais eu aucune ambition sociale, l'honnêteté envers moi-même m'oblige à dire que si je n'avais pas encore quelques livres à écrire qui excitent mon désir et bien entendu les contraintes économiques qui pèsent sur tout un chacun et dont je me débrouille plus ou moins bien, je pourrais parfaitement ne rien faire (c'est-à-dire ne rien produire) pour mieux être, rejoignant une dernière fois cette remarque si pertinente et si parlante pour moi de Michel Foucault: «Ce qui m'étonne, c'est que, dans notre société, l'art n'ait plus de rapport qu'avec des objets et non pas avec les individus ou avec la vie... la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d'art?»

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