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Réfugiés syriens: 25 000 tuques, et quelques pisse-vinaigres

30/11/2015 10:26 EST | Actualisé 30/11/2016 05:12 EST

«Parce qu'au Québec, le seul véritable ennemi, c'est le froid.»

Cette petite phrase à la fois touchante et rigolote se présente un peu comme le slogan du mouvement 25 000 tuques.

L'objectif est simple et précis: fabriquer à la main une tuque pour chaque réfugié. La foire aux questions nous informe sur un ton aussi amical qu'il est sans appel : non, on ne ramasse pas de dons, ni les tuques achetées-données, ni les foulards ou mitaines tricotées. 25 000 tuques. C'est simple, c'est symbolique, c'est une tuque, c'est le Québec. «Bienvenue chez toi». Tout est dit.

Aussitôt née, cette initiative a rencontré son lot obligatoire de pisse-vinaigres. «Et nos sans-abris, hein? se demandent les fins finauds outrés bien au chaud derrière leur écran. Nos sans-abris bien Québécois, est-ce que vous tricotez pour eux? Hein?» C'est le même son de cloche quand on organise des collectes ou quand on envisage de loger au Royal-Victoria les familles ou individus réfugiés au Canada.

Je constate avec tristesse combien notre impuissance consentie face à ceux qui souffrent est devenue le moteur de notre confort douillet protégé par l'écran derrière lequel on rachète notre honte à coup de petits commentaires cyniques.

Notre honte, oui. Parce que la solution est simple, si simple: paralysons tout jusqu'à ce que chaque être humain ait de quoi se nourrir et un toit qu'aucune bombe ne menacera. Si nous prenions soin des autres comme de nous-mêmes, cet impératif passerait avant tout autre. Faudra-t-il attendre la fin d'une civilisation, par la guerre ou par la destruction de l'environnement, pour voir combien, finalement, le problème était simple à régler?

Je refuse d'embarquer dans la compétition des misères. Je refuse de me demander si je préférerais me retrouver dans la peau d'une sans-abri ou dans celle d'une réfugiée qui fuit un pays en guerre. Je n'accepte pas que notre médiocrité collective face à la misère humaine justifie qu'on en fasse toujours moins, qu'on hausse les épaules en disant que c'est trop compliqué. Ce n'est pas compliqué. N'achetons plus rien, que de la nourriture, n'allons plus travailler, sauf le personnel de santé, et attendons que les gouvernements réagissent. Après 24h seulement, je parie qu'ils s'empresseront de se soumettre à notre exigence : la paix. La paix, en premier; le reste, on verra.

Bien sûr, persiflent les boursouflés de l'âme apeurés qu'on leur enlève leur petit chez-eux bien encadré par leurs habitudes de vie qui ne font de tort à personne; on le sait bien, susurrent les adeptes du mais-qu'y-peut-on convaincus qu'ils n'ont rien à voir avec tout ça; évidemment, se moquent ceux qui critiquent fort pour enterrer la petite voix qui pleure au fond d'eux et hurle que rien de tout ça n'est normal, rien de toute cette haine, de tout ce malheur. Oui, le premier réflexe de la honte, c'est le mépris de l'autre.

Alors je tricote.

Pas parce qu'une tuque faite à la main est un item essentiel à la trousse du Syrien fraîchement débarqué en terre québécoise. Je tricote pour moi, pour faire rempart contre la honte qui devient trop facilement mépris.

Le tricot est un acte particulier en ce sens que sa valeur n'a jamais résidé dans l'objet fabriqué. Tricoter a toujours été une performance plutôt qu'une production. Ça n'a jamais été rentable de tricoter. Même au temps de la colonisation, les cercles de tricoteuses servaient bien plus à occuper les jeunes filles qu'à fabriquer des objets : les autres techniques de production étaient déjà plus efficaces.

Pendant les grandes guerres, les soldats recevaient des chandails. On encourageait les femmes à tricoter pour que ces héros de la patrie sachent que quelqu'un, à la maison, pensait à eux, rêvait à eux en caressant le vêtement qui rappelle le corps absent. On rapporte que les soldats, qui avaient plutôt besoin de chaussettes, détricotaient ensuite l'ouvrage et utilisaient la laine et des broches en barbelé pour se faire des paires de bas. C'est bien la preuve que le tricot est avant tout affaire de symbole : c'est quand même moins sexy de penser aux pieds mouillés qui souilleront notre ouvrage qu'au torse musclé qui le gonflera... C'est aussi signe que si on tricote quand même un peu pour la personne à qui on donne, on tricote surtout pour soi, pour participer, pour faire quelque chose plutôt que rien, pour rêver.

Est-ce à dire que c'est un acte égoïste? Non. C'est un acte honnête. Le tricot est une manière, et il y en a d'autres, de s'inscrire dans une communauté qui affirme son ouverture et sa lucidité devant un monde en perte de lien.

J'ai le désir d'être présente, et c'est le plus difficile dans la conjoncture actuelle : garder ce désir vivant. Après tout, la meilleure manière de se protéger des gens qui n'ont pas peur de mourir pour leur cause, c'est de créer un monde où tous et toutes auront envie de vivre. À commencer par nous-mêmes.

Alors je prends un moment d'arrêt, en silence ou en jacassant avec mes comparses, et je fabrique du tissu avec lenteur, et j'en profite pour réfléchir, seule ou avec d'autres, à ce monde rentable-à-tout-prix; ce monde où nous n'avons pas envie de vivre, et que nous continuerons à transformer, une maille à la fois.

(Les informations sur l'histoire du tricot proviennent du livre No Idle Hands: The Social History of American Knitting par Anne L. Macdonald, New York, Ballantine Books, 1988.)

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