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Des bas, du chocolat, des miracles

23/12/2014 11:35 EST | Actualisé 22/02/2015 05:12 EST

24 décembre 1987

J'ai six ans et j'ai le cœur sur la flotte. L'odeur qui emplit l'air ne me revient pas. J'ai six ans et ça fait six ans qu'elle ne me revient pas. J'essaie de penser à autre chose. Aux cadeaux. Aux bas de Noël de Grand-Maman. À la sieste sur le lit où s'empilent les manteaux de fourrure, juste avant de mettre mes collants blancs et mes souliers bleu marine et ma belle robe de velours rouge à carreaux et de manger et de déballer des cadeaux. J'essaie de penser à demain matin. J'ouvrirai les yeux avant tout le monde. Il fera encore nuit et j'attendrai un premier signe de vie dans la maisonnée pour me lever et créer de nouveaux mondes et de nouvelles histoires avec mes nouvelles poupées.

Silencieuse, je regarde par la fenêtre et voyant défiler le paysage j'essaie de deviner à travers les murs. J'essaie de percer les fenêtres aux pourtours scintillants. Peine à comprendre que des gens, que je ne connais pas, ont leur vie bien à eux dans ces maisons. Ils ont fait un sapin. Ils on mit des lumières sur le toit. Ils ont une sœur comme moi, peut-être. Peut-être même un grand frère comme j'aurais aimé avoir. Ils vont à l'école. Dans une école que je ne connais pas, avec des personnes que je ne connais pas et des professeurs que je ne connais pas. Je me demande ce qu'ils auront pour Noël. Je me demande si j'aurai tout ce que j'ai encerclé dans le catalogue.

Il neige et Maman a peur que Papa roule trop vite et que la voiture glisse et qu'on ait un accident. Mais les accidents n'arrivent pas à Noël.

J'ai six ans, c'est la veille de Noël et j'ai le cœur sur la flotte. Ça sent la voiture. Ça sent l'essence. Ça sent le parfum. L'hiver. Le calcium. Le froid. Et puis j'ai chaud dans mon gros manteau. Mes longs cheveux collent dans mon cou. Et puis ma sœur connait toutes les chansons qui passent à la radio et pas moi. Elle chante même en anglais, des fois. Je sais que plus tard je mangerai de la tourtière avec beaucoup de ketchup et que ma tante me dira que je gâche le goût. Et de la salade à la crème. Et de la dinde même si j'aime pas vraiment la dinde parce que ça s'avale jamais on dirait. Il y aura la meilleure purée de pommes de terre du monde. Celle de Grand-Papa. Beaucoup de lait, beaucoup de beurre et aucun grumeau. Aucun. Lisse comme un nuage. Un nuage de patates. À la table des enfants la tradition sera engloutie bien vite alors qu'à la table des parents il y aura du vin et ça discutera fort et longtemps de trucs que je suis trop petite pour comprendre. Et il y aura la vaisselle, et un dernier café avant de déballer les cadeaux. Ce sera long et mes collants blancs descendront constamment.

Je sais que je n'ai qu'à m'imaginer regarder deux épisodes de Passe-Partout et je serai enfin arrivée à Roberval. Je me concentre. C'est la veille de Noël. J'ai six ans. Je suis dans la voiture et j'ai le cœur sur la flotte.

À Noël, il y a toujours des bas et du chocolat. J'aime pas vraiment les bas ni le chocolat. L'un est pratique et l'autre ne dure qu'un temps. Comme il me rend triste de ne garder d'un présent qu'un souvenir, je le conserve dans sa petite boîte décorée. Je le pose là, sur la commode de ma chambre. Je le regarde avec envie jour après jour jusqu'à ce que je l'oublie. Maman me dit que je peux en manger après le souper, mais j'aime mieux pas. S'empilent autour des livres, des jouets, des crayons pour colorier, des barrettes pour les cheveux. Puis un bon matin en farfouillant, je le retrouve. Il a blanchi. Je n'y ai pas goûté. Je ne l'ai que désiré. Je me résigne. Jette le chocolat. Garde la boîte. Je n'arrive jamais à jeter en entier quoi que ce soit. Je pense que ça vient de mon autre grand-maman. Il y a tellement de choses chez elle qu'on ne peut plus y laisser traîner quoi que ce soit. J'entasse dans la boîte à chocolats mes barrettes pour les cheveux.

À Noël, il y a toujours des bas et des boîtes à barrettes.

Je ne crois pas vraiment au Père-Noël, parce que c'est pas possible. Je sais que la Terre est bien trop grande pour qu'on puisse visiter chacune des maisons en une nuit une seule. Et passer par la cheminée, je pense que c'est trop dangereux. Le bonhomme finirait par salir son habit, de toute façon. Et à la maison il n'y a même pas de cheminée. Chez Grand-Papa et Grand-Maman non plus. Je crois que c'est une invention, mais je ne sais pas vraiment pourquoi on a inventé ça. L'an passé un garçon à l'école a raconté qu'il avait vu le Père-Noël venir poser les cadeaux dans la nuit. Il n'avait pas fermé l'oeil pour voir si c'était vrai toute cette histoire-là. Il a entendu un bruit, a vu le barbu déposer les cadeaux sous l'arbre, ensuite partir et ensuite il s'est endormi. Il se demandait si c'était un rêve, mais le lendemain il y avait des traces de pas sur la moquette alors c'est sûr que c'était vrai. Je me demande encore comment s'est arrivé. Je ne crois pas au Père-Noël, mais n'empêche que cette histoire-là, c'est bizarre. C'était sûrement un miracle ou quelque chose du genre.

24 décembre 2014

Les miracles n'arrivent jamais seuls. Et jamais au moment où on les espère. À Noël, une boule au ventre. Aujourd'hui, comme tous les Noëls d'avant. Joie. Nostalgie. Tristesse. Espoir. Désillusion... Sérénité? Aucune idée. Tant d'années à tenter de l'apprivoiser, la boule de Noël. Noël me rappelle que l'amour divague. Je ne sais pas pourquoi. L'amour divague et frappe dans le cœur et dans la tête. Noël c'est l'amour comme chantait l'autre. Et l'amour, y'a que ça de vrai.

Les miracles d'adultes devraient arriver à Noël, parce qu'on n'y croit plus.

Si le Père-Noël fait vraiment le tour de la Terre en une seule nuit, je fermerai les yeux ce soir avec une boule de magie dans le ventre. Les enfants dormiront à l'étage. À quelques mètres de moi, il y aura une cheminée. Je l'ouvrirai, allumerai le sapin et laisserai entrer les miracles.

Vous pouvez aussi lire Caroline sur son blogue personnel: Mademoiselle Divague...

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