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Impact

31/01/2015 08:25 EST | Actualisé 02/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Une jeune femme vient de se faire frapper par une voiture sur Mont-Royal. Juste là, à quatre mètres devant moi. Un corps de 110 livres qui rencontre de plein fouet un utilitaire sport, ça sonne sec. Sourd. Comme si je donnais un grand coup de poing dans un oreiller trop dur, à deux centimètres de ton oreille. Mille fois plus fort. La mort par impact fait certainement ce bruit-là. Heureusement, la jeune fille, après avoir exécuté deux ou trois pirouettes contre son gré, s'est relevée avant même que le conducteur n'ait eu le temps de rouvrir les yeux. Il est sorti de l'utilitaire sport en pleurant pendant qu'elle récupérait le contenu de sa grande sacoche éparpillé sur la rue. Elle a jeté un oeil sur son téléphone resté dans sa main. Sûrement pour s'assurer que l'écran était intact. Nickel. Elle s'est approchée:

- Coudonc, ma lumière était-tu rouge?

- Oui. Ta lumière était rouge. Mais c'est pas grave. Es-tu correcte?

- Oui oui. Merci.

- Monte, je vais t'amener à l'hôpital juste pour être sur.

- Non non, ça va. S'cuse, j'suis pressée, Faut que j'y aille.

Et elle est partie. Comme ça. Sans l'ombre d'une inquiétude dans le regard baissé. Elle a traversé la rue, défiant une fois de plus la lumière rouge. À peine décoiffée et haute perchée sur ses talons aiguilles. Son collant était déchiré sur l'extérieur du mollet droit.

Le gant de cuir sur la bouche ouverte et le coeur qui veut me sortir de la poitrine, plantée sur le trottoir, j'observe la scène de mes yeux qui ne ferment plus. J'avais jamais vu ça, avant. Je regarde la jeune femme tourner vers la droite, titubant un peu pour cause de ses chaussures visiblement mal adaptées à l'hiver du plateau. Elle poursuit son chemin sur St-Denis, vers le nord. Je la perds de vue. Si une autre voiture était arrivée au même moment, en sens inverse, elle aurait mis plus de deux secondes à se relever.

Mon regard se tourne vers l'homme de l'utilitaire sport. Il pleure comme un enfant. Il sanglote. Il a failli tuer une jeune femme et le réalise à puissance 4000. Ses genoux, ses épaules, ses dents, ses doigts, son corps au complet est envahi de tremblements. Une dame est entrée dans sa voiture pour la déplacer sur le bord de la rue. Je la trouve gentille. Cinq étrangers autour de lui. Il répète qu'il ne l'a jamais vue arriver. Qu'elle est sortie de nulle part. Que c'est le soir. Qu'elle a pas regardé, ou quoi? Que c'est peut-être lui qui était dans la lune. Que la lumière était peut-être rouge pour lui. Qu'il a mal vu. Qu'il est peut-être coupable? Qu'elle va peut-être le poursuivre. Que sa vie est peut-être est finie.

Un seul moment, deux impacts.

«Faut que j'appelle ma blonde. J'allais chercher mon gars à son cours de judo. Faut que quelqu'un appelle ma blonde. Faut que j'aille chercher mon gars. Faut que quelqu'un ailler chercher mon gars. Faut tasser mon char du milieu de la rue. Qui a tassé mon char du milieu de la rue? La fille, elle est partie? Peut-être qu'elle va avoir une commotion cérébrale? J'ai chaud. Faut que j'me calme. Faut que j'arrête de pleurer. C'est con. Elle est correcte, hein? J'suis gelé. Faut que j'appelle ma blonde. Faut que j'aille chercher mon gars. Elle est partie par où?»

À ce moment précis, j'en veux à deux personnes. À moi-même, l'être le plus inutile de l'univers, et à cette fille. Cette fille qui a traversé la rue comme une poule pas de tête, a perturbé cet homme pour les hivers à venir et s'est sauvée à grands coups de talons aiguilles parce qu'elle avait mieux à faire que de réaliser qu'elle venait de mourir. Ou presque. Je lui en veux de nous avoir laissés, tous, dans cet état.

J'attends ce bus qui n'en finit plus d'être en retard. Peut-être qu'il est déjà passé et que j'étais trop occupée à ne pas intervenir pour le voir.

Cinq étrangers. La dame qui a déplacé la voiture, un couple dans la trentaine et deux jeunes hommes d'à peine 20 ans. Plus aucune obligation. Plus de rendez-vous. Comme si avant ce moment-là, ils allaient nulle part. Ils ne semblent même plus avoir froid. Ils entourent l'homme, lui donnent de petites tapes sur l'épaule. Un des deux garçons lui propose une cigarette; ça évacue le stress. La dame lui offre de téléphoner à sa blonde pour lui expliquer. La jeune femme du couple lui répète que tout est ok.

«Je l'ai vue, elle a traversé sur la rouge. Ce n'est pas de ta faute, il fait noir, elle a pas regardé. Non, je crois pas qu'elle ait eu de choc à la tête. Elle est bien tombée. Elle s'est relevée en deux secondes. Fais-toi s'en pas, tu as des témoins, si jamais. On va te laisser nos numéros. Ton gars, il est où? Veux-tu que j'aille le chercher? Ma voiture est juste là.

Monte, je vais t'amener à l'hôpital, juste pour être sûr.»

Le bus le plus en retard de l'histoire finit par arriver. La dame étrangère y monte avec moi. La soixantaine avancée, l'air pimpant d'une adolescente. Elle s'assoit tout près. Ouvre What I Know For Sure, de Oprah Winfrey. Je suis plantée là, comme je suis plantée là depuis le début de l'histoire, accrochée au poteau, et je la regarde. Elle se lève pour laisser sa place à une jolie maman avec une poussette. Je lui souris. J'ignore ce qui m'ébranle le plus. L'image de l'impact, l'insouciance de la jeune femme, le choc du pauvre homme, mon évidente incapacité à réagir en cas de crise ou simplement la bonté de ces étrangers. J'aimerais devenir cette dame.

Vous pouvez également lire Caroline sur son blogue personnel: Mademoiselle Divague...

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